Bernadotte, comme Barbaroux, avait embrassé avec ardeur la cause de la Révolution. En 1792, il était colonel; il servit à l'armée du Rhin sous le général Custine et sous Kléber, et il s'y fit remarquer par sa faconde, sa bravoure et ses talents militaires. D'abord il refusa l'avancement qu'on lui offrit, mais, après la bataille de Fleurus (26 mai 1792), au gain de laquelle il avait puissamment contribué, Kléber le força d'accepter sur le champ de bataille le grade de général de brigade. Nommé peu de temps après général de division, il prit une part active et importante aux campagnes de 1795, 1796 et 1797, sur les bords du Rhin. Ses soldats paraissaient-ils hésiter, il les électrisait tout à la fois par sa parole et par ses actions. Un jour il jeta ses épaulettes dans les rangs ennemis: «Allons les reprendre!» s'écria-t-il: et tous ceux qui l'avaient vu ou qui l'avaient entendu s'élancèrent sur ses pas à la victoire. Il se distingua surtout au passage du Rhin à Neuwied (18 avril 1797). A la fin de cette campagne, le Directoire lui écrivait: «La République est accoutumée à voir triompher ceux de ses défenseurs qui vous obéissent.»
Peu de temps après la bataille de Neuwied, Bernadotte fut chargé de conduire à l'armée d'Italie 20,000 hommes de l'armée de Sambre et Meuse; c'était la première fois qu'il se trouvait face à face avec Bonaparte. Dès qu'ils s'aperçurent, ils éprouvèrent l'un pour l'autre une secrète antipathie. «Je viens de voir, dit Bernadotte en rentrant à son quartier général, un homme de vingt-six à vingt-sept ans qui veut avoir l'air d'en avoir cinquante, et cela ne me présage rien de bon pour la République.» A en croire certains biographes, Bonaparte dit de lui que c'était une tête française sur le cœur d'un humain. Les messieurs de l'armée d'Allemagne ne fraternisèrent pas d'abord avec les sans-culottes de l'armée d'Italie; mais quand il s'agit de battre l'ennemi, toutes ces haines, toutes ces rivalités disparurent dans des sentiments communs, l'amour de la gloire et la haine de l'étranger. Pendant la mémorable campagne qui amena la paix de Campo-Formio, Bernadotte se signala surtout au passage du Tagliamento et à la prise de la forteresse de Gradisca. Chargé de présenter au Directoire les drapeaux pris sur l'ennemi, il arriva à Paris quelques jours avant le coup d'État du 18 fructidor. Il était porteur d'une lettre du général en chef de l'armée d'Italie; cette lettre se terminait ainsi: «Vous voyez dans le général Bernadotte un des amis les plus solides de la République, incapable par principes comme par caractère de capituler avec les ennemis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur.»
Seul de tous les généraux des armées républicaines présents à Paris, Bernadotte avait refusé de jouer un rôle dans la révolution du 18 fructidor. Laissant faire Augereau, il alla rejoindre Bonaparte en Italie; A peine arrivait-il à l'année, Bonaparte la quittait. Instruit des dispositions malveillantes du Directoire à son égard, le général en chef venait de signer le traité de pais de Campo-Formio, et il retournait à Paris. Leur inimitié mutuelle n'avait fait que s'accroître. En partant de Milan, Bonaparte, non content d'enlever à Bernadotte la moitié des troupes qu'il commandait, lui enjoignit de rentrer en France avec le reste. Mais le Directoire, heureux de cette rivalité naissante, s'empressa de nommer le général disgracié commandant en chef de l'armée d'Italie à la place de Berthier, qui exerçait cette fonction par intérim. Il se rendait il son poste quand, à son grand étonnement, il reçut un nouvel arrêté qui le nommait ambassadeur à Vienne.
Bernadotte n'était alors rien moins que diplomate. Dès qu'il fut installé à Vienne, il se déclara l'ennemi du ministre Thugut, et il engagea avec lui une lutte dans laquelle il eut le dessous. Il avait choisi, pour arborer les couleurs nationales, le jour où les Viennois célébraient l'armement des volontaires qui s'étaient levés contre la France. Ameutée par Thugut, la populace abattit et déchira le drapeau tricolore; l'ambassadeur exigea vainement une réparation. Le Directoire le désavoua et le rappela à Paris. On a dit, mais nous ne pouvons rien affirmer, que Bonaparte l'avait fait nommer ambassadeur à Vienne dans le but de l'éloigner de l'Italie et dans l'espérance qu'il romprait forcément, par quelque démarche imprudente, une paix trop longue pour l'ambition du futur empereur des Français.
Oscar, prince royal de Suède.
Tandis que l'expédition d'Égypte se préparait, Bernadotte, de retour à Paris, y épousa la belle-sœur de Joseph, mademoiselle Désirée Clary, fille d'un négociant de Marseille. Singulière destinée que celle de cette jeune fille, née pour être impératrice ou reine! Quelques années auparavant, Bonaparte, alors général d'artillerie en demi-solde, et sans emploi, l'avait demandée à son père. Bien que sa passion fût partagée, il essuya un refus, «Il y a bien assez d'un Bonaparte dans la famille,» lui répondit M. Clary. Peut-être si, lorsqu'elle épousa le général Bernadotte, mademoiselle Clary eût su qu'elle devait être un jour reine de Suède et de Norwége, eut-elle hésité à contracter cette union; car, si nous en croyons certaines indiscrétions, elle aimerait mieux être simple bourgeoise à Paris que la femme ou la mère d'un roi à Stockholm.
La paix de Campo-Formio ne pouvait être qu'une trêve de courte durée; la guerre ne tarda pas à se rallumer. Après l'assassinat des ministres français à Rastadt, Bernadotte fut nommé, par le Directoire commandant en chef du corps d'observation qui s'étendait de Bale à Dusseldorf. Aucun engagement sérieux n'eut lieu à cette époque sur cette longue ligne, où ses talents devenaient par conséquent inutiles. Aussi, quand la révolution du 30 prairial an VII (18 juin 1799) eut remplacé les directeurs Treilhard, Laréveillère-Lépaux et Merlin, par Gohier, Roger-Ducos et Moulins, le nouveau Directoire le nomma ministre de la guerre. Malheureusement il n'exerça pas longtemps ces fonctions, dont il s'était acquitté avec autant de bonheur que de zèle. Au bout de deux mois et demi, une intrigue le renversa. Sieyès, qui n'aimait plus les républicains et qui ne pouvait lui faire adopter ses projets de constitution, l'amena, dans une conversation, à exprimer le désir de reprendre du service actif, dès que sa mission réorganisatrice serait remplie. Le lendemain même, l'arrêté suivant, pris en secret par trois directeurs, fut remis à Bernadotte: «La démission donnée par le citoyen général Bernadotte de ses fonctions de ministre de la guerre est acceptée.»--«Je reçois à l'instant, citoyens directeurs, répondit Bernadotte, votre arrêté d'hier, par lequel vous acceptez, une démission que je n'ai pas donnée...» Et il terminait sa lettre en demandant son traitement de réforme: «J'en ai, disait-il, autant besoin que de repos.»
Un mois après la démission de Bernadotte, la révolution du 18 brumaire était accomplie. Un moment, Bernadotte avait manifesté l'intention de défendre la constitution de l'an III; mais pendant qu'il haranguait quelques républicains, Bonaparte agissait et se nommait premier consul. D'abord Bernadotte accepta la place de conseiller d'État, et se chargea de pacifier l'Ouest, et d'empêcher les Anglais de débarquer à Quiberon; mais il n'était pas franchement rallié au nouveau pouvoir. «Des documents importants que j'ai eus sous les yeux, dit l'homme de rien[1], et qui seront un jour publiés dans un beau livre, me permettent d'affirmer positivement que non-seulement Bernadotte a conspiré pour le renversement du premier consul, mais encore qu'il s'est efforcé à plusieurs reprises et vainement de pousser à une résolution Moreau, toujours indécis, toujours faible, toujours mécontent, et par conséquent toujours compromis. Une fouis même, à un bal chez Moreau, à la suite d'une longue conversation inutile, il s'écria; «Vous n'osez prendre la cause de la liberté, eh bien! Bonaparte se jouera de la liberté et de vous; elle périra malgré nos efforts, et vous serez enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu.» Bernadotte était bon prophète; quelques mois après, Moreau partait pour l'exil; Bernadotte se tirait d'affaires, il devenait maréchal, prince suédois, et, onze ans plus tard, tous deux se retrouvaient, sous la même bannière, aux conférences de Trachenberg.»
[Note 1: ][(retour) ]Galerie des Contemporains illustres, par un Homme de Rien, Tome III.