Napoléon empereur avait pardonné à Bernadotte ses conspirations contre le premier consul. En 1804, il le nomma maréchal de l'Empire; mais, désirant l'éloigner de la France, il lui confia, en remplacement du maréchal Mortier, le commandement en chef de l'armée de Hanovre. La vie militaire de Bernadotte, sous l'Empire, est si connue, et cette notice doit se renfermer dans des bornes tellement étroites, que nous nous contenterons de rappeler quelques dates. S'étant réuni, en 1805, aux Bavarois contre l'Autriche, Bernadotte fut créé prince de Ponte-Corvo après la bataille d'Austerlitz, dans laquelle il avait eu le bonheur d'enfoncer le centre de l'armée ennemie. Le 9 octobre de la même année, il défit, à Schleitz, un corps de 10,000 Prussiens; le lendemain, il triomphait avec Lannes au combat de Saafeld, où périt le prince Louis de Prusse.--La Biographie des Contemporains l'accuse d'avoir lâchement abandonnée Davoust, pendant que Napoléon battait Hohenlohe à Iéna. «Il répara, ajoute l'auteur de l'article, sa honteuse conduite à Hall, dont il s'empara.» Parvenu ensuite jusqu'à Lubeck, il prit cette ville d'assaut, importante victoire suivie de la capitulation de Magdebourg. De Lubeck il se dirigea vers la Vistule, pénétra en Pologne, sauva, près de Thorn, par une combinaison hardie, le quartier général de l'Empereur et la division du maréchal Ney, remporta une nouvelle victoire à Braumberg, et reçut une blessure grave à la tête en repoussant deux colonnes russes à Spandau.
A la paix de Tilsitt, Napoléon confia au prince de Ponte-Corvo le gouvernement des villes hanséatiques. «Cette époque de sa vie, a dit un de ses biographes, est la plus honorable, celle, dont l'éclat s'effacera jamais: une sage administration propre à réparer les maux de la guerre, sa modération, son humanité sa justice, l'intégrité la plus pure, inspirèrent aux peuples qui étaient sous son commandement, et surtout aus habitants de Hambourg, la plus haute estime pour le général français, et lui valurent bientôt la confiance la plus illimitée et le prix le plus flatteur dont les hommes puissent honorer leurs semblables.» Bernadotte se disposait à envahir la Suède pour réduire à la raison le fou couronné qui, seul, au milieu de le paix générale, voulait soutenir la guerre contre la France, lorsque les Suédois déposèrent enfin Gustave IV, et élurent à sa place son oncle le duc de Sudermame, sons le nom de Charles XIII (10 mai 1809) A cette nouvelle, le prince de Ponte-Corvo suspendit les hostilités; Napoléon le blâma, mais la Suède garda un profond souvenir de sa modération. Sa conduite antérieure envers un corps détaché de l'armée suédoise, fait prisonnier le 6 novembre 1806, avait déjà depuis longtemps rendu son nom populaire dans ce pays, dont il devait bientôt devenir le souverain.
Le 17 mai 1809, Bernadotte battait les Autrichiens au pont de Linz; le 6 juillet, il commandait l'aile gauche de l'armée française à la bataille de Wagram. A en croire ses panégyristes, sa conduite fut irréprochable; selon Napoléon, il fit lit que des fautes. Incompétents pour nous prononcer sur une pareille question, nous n'osons ni le condamner ni l'absoudre; mais nous le blâmerons de s'être permis, après la victoire, contre tous les usages reçus, d'adresser une proclamation particulière au corps d'armée qu'il commandait, et d'avoir, en outre, dans cette inconvenante proclamation, altéré l'évidence des faits par ces paroles: «Vos colonnes vivantes sont restées immobiles comme l'airain;» car les troupes saxonnes s'étaient laissé enfoncer sous ses ordres. A dater de ce moment, l'inimitié secrète qui avait éloigné Napoléon de Bernadotte éclata ouvertement. Le prince de Ponte-Corvo revint à Paris, et le conseil du gouvernement l'envoya è Anvers pour contenir et repousser les Anglais débarqués à Walcheren; mais Napoléon lui retira bientôt ce nouveau commandement, et l'exila dans sa principauté. Malgré cet ordre, Bernadotte vivait à Paris au milieu de sa famille, lorsque deux officiers suédois vinrent lui annoncer que la nation suédoise, par la voix de ses représentants, réunis en diète solennelle à Orebro, le 18 août 1810, l'appelait à la succession du roi régnant Charles XIII.
Le prince de Ponte-Corvo s'empressa d'accepter avec joie et avec reconnaissance la couronne qu'on lui offrait, et qui lui était d'autant plus précieuse qu'il ne la devait qu'à ses talents et à ses vertus. Seulement, avant de prendre un parti décisif, il voulut obtenir l'autorisation de l'Empereur. «Élu du peuple, lui répondit Napoléon, je ne puis m'opposer au choix des autres peuples.» Malgré cette réponse, l'Empereur retardait l'envoi des lettres d'émancipation. Une dernière entrevue eut lieu entre les deux ennemis.--La discussion fut orageuse. «Eh bien! allez donc, s'écria enfin Napoléon; que nos destinées s'accomplissent!» En indemnité de la principauté de Ponte-Corvo et de ses dotations en Pologne, Bernadotte reçut la promesse du paiement de trois millions du francs; mais il ne toucha réellement que le tiers de cette somme.
Leurs destinées s'accomplirent en effet. Napoléon mourut à Sainte-Hélène, et l'Empereur exilé dictait ses Mémoires à son fidèle ami le comte de Las Cases, il s'exprimait en ces termes en parlant du roi de Suède:
«Bernadotte a été le serpent nourri dans notre sein. A peine il nous avait quittés, qu'il était dans le système de nos ennemis, et que nous avions à le surveiller et à le craindre. Plus lard, il a été une des grandes causes actives de nos malheurs, celui qui a donné à nos ennemis la clef de notre politique, la tactique de nos armées; celui qui leur a montré le chemin du sol sacré. Vainement dirait-il pour excuse qu'en acceptant le trône de Suéde, il n'a plus dû être que Suédois; excuse banale, bonne tout au plus pour le vulgaire des ambitieux. Pour prendre femme on ne renonce pas à sa mère, encore moins est-on tenu à lui percer le sein et à lui déchirer les entrailles. On dit qu'il s'en est repenti plus lard, c'est-à-dire quand il n'était plus temps et que le mal était accompli. Le fait est qu'en se retrouvant au milieu de nous il s'est aperçu que l'opinion en faisait justice; il s'est senti frappé de mort. Alors ses yeux se sont dessillés; car on ne sait pas, dans son aveuglement, à quels rêves n'auront pas pu le porter sa présomption et sa vanité...
«Et un Français a eu en ses mains les destinées du monde! s'il avait eu le jugement et l'âme à la hauteur de sa situation, s'il eût été bon Suédois, ainsi qu'il l'a prétendu, il pouvait rétablir le lustre et la puissance de sa nouvelle patrie, reprendre la Finlande, être sur Saint-Pétersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. Mais il a cédé à des ressentiments personnels, à une sotte vanité, à de toutes petites passions; la tête lui a tourné, A lui ancien jacobin, de se voir recherché, encensé par les légitimes, de se trouver face à face, en conférence politique et d'amitié avec un empereur de toutes les Russies, qui ne lui épargnait aucune cajolerie. On assure qu'il lui fut encore insinué alors qu'il pouvait prétendre à une de ses sœurs en divorçant d'avec sa femme; et d'un autre côté, un prince français lui écrivait qu'il se plaisait à remarquer que le Béarn était le berceau de leurs deux maisons! Bernadotte! sa maison!...
«Dans son enivrement, il sacrifie sa nouvelle patrie et l'ancienne, sa propre gloire, sa véritable puissance, la cause des peuples, le sort du monde. C'est une faute qu'il paiera chèrement. A peine il avait réussi dans ce qu'on attendait de lui, qu'il a pu commencer à le sentir. Il s'est même repenti, dit-on, mais il n'a pas encore expié. Il est désormais le seul parvenu occupant un trône. Le scandale ne doit pas rester impuni, il serait d'un exemple trop dangereux.»
A ces terribles accusations, qu'ont répondu les panégyristes de Bernadotte? Que Napoléon s'était montré injuste et dur envers la Suéde, et que le prince royal avait dû venger les injures de sa nouvelle patrie. Mais les mauvais procédés de M. Alquier, l'ambassadeur de France, les exigences blâmables de Napoléon, et l'imprudente occupation de la Poméranie par les troupes françaises, ne nous semblent pas, quant à nous, des justifications suffisantes. En homme politique et en saine morale, Bernadotte fut coupable. Dans l'intérêt bien entendu de la Suède, il ne devait pas s'allier avec la Russie; celui de son honneur exigeait qu'il ne portât jamais les armes contre cette France sur laquelle il écrivit ou il débita toujours de si belles phrases. Et qu'on ne l'oublie pas, ce fui lui, l'ex-général républicain, qui, ligué avec les alliés, nous empêcha de prendre Berlin, qui nous fit perdre la bataille de Leipzig, et qui se montra, aux conférences de Trachenberg, l'ennemi le plus dangereux de la France, Il avait poursuivi jusqu'au Rhin ses anciens compagnons d'armes... Un moment il s'arrêta sur les bords de ce fleuve, où il retrouvait de si glorieux souvenirs. Enfin il le franchit, et, en 1814, après l'abdication de Napoléon, il vint à Paris avec les souverains alliés. L'accueil qu'il y reçut le détermina à regagner promptement sa nouvelle patrie. Ses futurs sujets l'accueillirent avec les plus vifs transports de joie, et le portèrent en triomphe à son palais.--De ces deux réceptions si différentes, à laquelle fut-il le plus sensible?
Soyons juste envers Bernadotte. «La détermination dont nous venons de résumer les conséquences coûta cher au cœur de Charles-Jean, dit l'ancien instituteur du prince Oscar dans l'Abrégé de l'histoire de Suède qu'il vient de publier; nous en avons été témoin et nous ne pouvons le taire; quels vifs regrets il éprouva en prenant les armes contre son ancienne pairie! Que de combats se livrèrent dans son âme entre ses premières affections et ses devoirs récents! on le sait, et l'histoire doit le dire, ces combats agissant sur son physique, lui causèrent une maladie dangereuse; pendant laquelle on l'entendit implorer la mort et refuser les remèdes qui lui étaient présentés! Que de ménagements, que de prières même n'employa-t-il pas pour prévenir cette lutte terrible!» Une détermination honorable est-elle donc si pénible à prendre?