Une demi-heure après, il faisait réveiller son ami Fernando Riballosa, garde-marine, qui remplissait les fonctions de cinquième lieutenant sur la Santa-Fé.

Fernando avait vingt-huit ans passés. À son début dans la carrière, il s'était bercé de l'espoir de faire son chemin; comme tant d'autres, il avait rêvé d'épaulettes d'amiral; plus tard, il s'était contenté de désirer le grade d'enseigne de corvette; depuis six ans qu'il n'ambitionnait plus rien, il occupait ses loisirs à pêcher à la ligne: il fallait, comme on voit, qu'il eût passé par tous les désenchantements du métier. C'était du reste un garçon plus froid que glace, tempérament nervoso-bilieux qui défiait la fièvre jaune; maigre et sec, ne riant jamais; il n'en était pas moins dévoué corps et biens au plus joyeux des écervelés, c'est-à-dire à don Graviel Badajoz.

«As-tu peur d'être pendu? lui demanda brusquement celui-ci.

--Est-ce pour m'adresser cette sotte question que tu me fais monter ici à pareille heure?

--Ma question n'est pas si sotte qu'elle en a l'air; réponds-moi catégoriquement.

--Eh bien! non! dit le garde-marine. Après?

--C'est que j'ai un projet où tu figures en première ligne, et qui peut mener droit à ta potence.

--Ah!

--Il ne s'agit de rien moins que de débaucher une partie de l'équipage, de s'emparer du brick-goélette que tu vois là-bas, d'aller avec faire ta course, et avant tout d'enlever la fille du gouverneur, dona Juanita de las Esmaduras, dont je suis amoureux fou.

--Tiens! c'est drôle, dit Fernando.