Ce programme sera accompli avec soin, nous n'en doutons pas.

Le critique, le philologue, l'annotateur historique ne négligera aucune recherche pour que le travail qu'il a publié pour la première fois il y a vingt-quatre ans soit purgé des erreurs qui avaient pu s'y glisser, et pour que ses notes nouvelles soient toutes également irréprochables. Nous l'engageons, pour toute la partie historique, à recourir aux autorités contemporaines, à ne pas citer sur la foi d'un tiers, et à ne pas s'exposer ainsi à des inexactitudes qui ont quelquefois pris naissance dans une faute d'impression commise il y a cent soixante ans.

Ces réflexions sont suggérées, ces conseils nous sont dictés par la partie nouvelle du travail de M. Aimé Martin, qui se trouve dans le tome premier, le seul qui ait encore paru. Ce volume ne renferme que trois pièces: la Thébaïde, Alexandre et Andromaque.

Les archives de la Comédie-Française auraient fourni à M. Aimé Martin la date de la première représentation de la première pièce de Racine, la Thébaïde, que ne donne nul éditeur, et que M. Aimé Martin laisse également ignorer à ses lecteurs. Il dit bien, comme ses devanciers, qu'elle est de 1664; mais, en mettant à profit les notes historiques de la Comédie, il aurait été à même d'ajouter qu'elle fut jouée pour la première fois le 20 juin, qu'elle n'obtint que quatorze représentations peu productives à la ville; que Molière, par intérêt pour le jeune auteur qu'il protégeait et à qui il avait même indiqué ce sujet, en lui donnant ou en lui avançant cent louis (1,100 livres alors), la représenta sur le théâtre de la cour, à Fontainebleau, devant Louis XlV et le légat, et au château de Villers-Cotterêts, devant Monsieur, et qu'enfin Racine toucha comme auteur deux parts d'acteur, ce qui ne lui valut que 6 livres pour la quatrième représentation où sa pièce, jouée seule, ne produisit que 150 livres de recette.--Les mêmes archives auraient encore empêché M Aimé Martin d'imprimer que le rôle d'Hemon fut créé par Hébert. C'était Hubert qu'il fallait dire.

Pour Alexandre, il eût, par le même moyen, évité des erreurs toutes semblables. C'est encore par cet Hubert, qui excellait en même temps dans les travestissements en femme et qui créa les rôles de madame Peruelle, madame Jourdain, Belise et la comtesse d'Escarbaguas; c'est encore par cet Hubert, et non, connue l'imprime l'éditeur, par un Imbert, qui n'a jamais figuré dans la troupe de Molière, que fut créé le rôle de Tavile.--Quant à la date de la première apparition de cette tragédie et à la simultanéité des représentations qu'en donnèrent la troupe du Palais-Royal et celle de l'hôtel de Bourgogne, l'éditeur commet encore plusieurs erreurs et confusions, dont il se fût aperçu comme nous en puisant à cette même source, la seule à laquelle on se doive fier. L. Racine avait dit que l'Alexandre fut joué par la troupe de Molière, et que son père donna ensuite cette même pièce aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne. M. Aime Martin se livre à des raisonnements et à une interprétation peu exacte d'un passage du gazetier Robinet, pour chercher à prouver que Louis Racine à tort. En cherchant là où nous lui disons, il aurait vu que l'assertion du fils de son auteur était parfaitement fondée, et il n'aurait point imprimé que cette pièce fut jouée, pour la première fois, le même jour, 15 décembre 1665, au Palais-Royal et à l'hôtel de Bourgogne. Cette date du 15 décembre est purement d'imagination. C'est le 4 décembre qu'Alexandre fut représenté, pour la première fois, sur le théâtre de Molière, le registre de sa troupe en fait foi; ce n'est que le 18 qu'il fut donné à l'hôtel de Bourgogne. Voici la mention qu'on lit, à la date du vendredi 18 décembre, jour de la sixième représentation, sur ce registre, tenu par La Grange: «Ce même jour, la troupe fut surprise que la même pièce d'Alexandre fût jouée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Comme la chose s'était faite de complot avec M. Racine, la troupe ne crut pas devoir les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usait si mal que d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. Lesdites parts d'auteur furent partagées, et chacun des douze acteurs eut pour sa part 17 livres.»

Après quoi on ne donna plus que trois fois la pièce au Palais-Royal. Tout ceci, on le voit, offrait de l'intérêt et mettait à l'abri d'erreurs dont on ne saurait toujours se préserver en histoire littéraire, quant on procède par des conjectures, même en apparence logiques.

A l'aide de trois cartons, M. Aimé Martin pourra faire disparaître ces erreurs, qui dépareraient le beau travail qu'on est en droit d'attendre de lui. Nous l'engageons en même temps à uniformiser les appellations dont il se sert pour dénommer les actrices Il dit: Mademoiselle Du Parc et madame Molière, mademoiselle De Brie et madame d'Ennehaut. Il faut être conséquent. Ces quatre actrices étaient aussi bien mariées les unes que les autres, et il doit à son choix les appeler, mais l'une comme l'autre, madame, comme on le ferait aujourd'hui, ou mademoiselle, comme on le faisait alors pour toutes les femmes dont les maris n'étaient pas nobles. Molière dit, en parlant de sa femme, dans l'Impromptu de Versailles: «mademoiselle Molière.» Que M. Aimé Martin prenne donc le même parti que Molière.

Tout ceci, on le voit, est facilement remédiable, et nous ne l'avons signalé que parce que nous trouvions là en même temps l'occasion de fournir à l'auteur du travail annoncé une indication qui peut lui être utile. Nous aussi nous avons voulu, ouvrier indigne, apporter notre pierre au beau monument qu'il promet d'élever. T.

La Kabbale, ou la Philosophie religieuse de Hébreux; par A. FRANCK. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. Hachette, rue Pierre-Sarrazin, 12.

«Une doctrine qui a plus d'un point de ressemblance avec celles de Platon et de Spinosa; qui, par sa forme, s'élève quelquefois jusqu'au ton majestueux de la poésie religieuse; qui a pris naissance sur la même terre, et à peu près dans le même temps que le christianisme; qui, pendant une période de plus de douze siècles, sans autre preuve que l'hypothèse d'une ancienne tradition, sans autre mobile apparent que le désir de pénétrer plus intimement dans le sens des livres saints, s'est développée et propagée à l'ombre du plus profond mystère; voilà ce que l'on trouve, après les avoir épurés de toute alliage, dans les monuments originaux et dans les anciens débris de la Kabbale.» C'est ainsi que M. Franck caractérise, au début de son ouvrage, la doctrine dont il s'est fait l'historien. Ces quelques lignes que nous venons de citer prouvent assez de quel intérêt doit être pour l'histoire de la philosophie l'étude de cette doctrine. Et pourtant, malgré de nombreux et importants travaux, cette page curieuse était encore à écrire dans l'histoire de la pensée philosophique. Les principaux éléments de la Kabbale étaient, à la vérité, connus des savants, et l'on savait sur quels principes et quelle méthode s'appuyait cette mystérieuse doctrine, qui enseignait l'émanation perpétuelle et infinie de la Divinité dans tout l'être du monde; mais personne, jusqu'ici, n'avait entrepris de donner une exposition régulière et complète du système kabbalistique, de la fonder sur une étude sérieuse des monuments les plus authentiques, et de l'éclairer en la rapprochant de toutes les doctrines qui offrent quelque ressemblance avec elle, comme la doctrine de Platon, celle de l'école d'Alexandrie, celle du christianisme, etc.