Hussard et Hussarde, par Gavarni.

Le Galop, par Gavarni.

Mais il y a bal et bal: toutes les danses ne ressemblent pas à ces danses coquettes, toutes les valses à ces valses délicates et distinguées même dans leur plus vive ardeur, dans leur plus grand abandon; demandez plutôt au bal de l'Opéra ce qu'il en pense. C'en est fait! le bal de l'Opéra a jeté, comme on dit, son bonnet par-dessus les moulins, semblable à ces bons et joyeux compères qui finissent par se moquer du qu'en-dira-t-on, et se livrent, à la face du prochain, aux éclats de leur plus grosse joie; le bal de l'Opéra ne garde plus de ménagements; il s'est fait débardeur, le plus ardent, le plus intrépide, le plus infatigable, le plus bruyant, le moins anacréontique des débardeurs. Véritable danseur d'enfer, ses nuits se passent dans les emportements de l'haletante cachucha, dans l'effroyable flux et reflux du galop infernal. Le foyer a tout à fait abdiqué son galant privilège; ce n'est plus le lieu d'asile des mystérieux tête-à-tête et des fines causeries, mais une espèce de voie publique trop étroite pour contenir la foule qui s'y presse et s'y entasse bêtement, sans grâce, sans but et sans plaisir. --Passez du foyer dans la salle, c'est autre chose; là le coup d'œil est à la fois effrayant et splendide, éblouissant et diabolique: on se croirait convié à une noce de démons. Les costumes bizarres, les masques grotesques, les cris effrénés, le délire de ces nuits étincelantes de mille feux, ressemblent en effet, à s'y méprendre, à quelque furieuse fête de damnés. On ne danse pas autrement à l'hôpital des fous, ou sur une terre d'anthropophages, autour des idoles que les naturels du pays encensent par des cris et des rondes échevelées.--Que diraient, je vous le demande, les petits marquis et les petites duchesses d'autrefois, nation mouchetée et mignarde, qui venait d'un pied leste et fin, d'une voix traîtresse et douce, animer ces nuits d'Opéra de ses piquantes médisances, de ses guet-apens amoureux, de ses furtives trahisons? que diraient-ils en se retrouvant tout à coup au milieu des propos violents et du tumulte brutal de ces horribles bals? madame la marquise s'évanouirait et demanderait des sels; M. le chevalier s'échapperait en pirouettant sur son talon rouge, s'écriant: «Holà! oh! Lafleur! holà! Dubois! holà! Labranche! où sommes-nous? Qu'on

Un turc par Gavarni. me délivre de ces forcenés!» Oui, le vice raffiné, la corruption parfumée de ces petits messieurs, s'enfuiraient aux énergiques éclats de l'orchestre de Musard, en se bouchant les oreilles d'épouvante.

Le bal de l'Opéra est, à l'heure où je parle, dans son plus chaud accès de fièvre; c'est que le carnaval touche à sa fin; c'est que le mercredi des cendres, ce croque-mort des jours de folies, creuse déjà la fosse où le mardi gras doit être porté en terre par les débardeurs éplorés. Dans quelques jours tout sera dit, Musard n'aura plus qu'à monter sur son pupitre pour prononcer l'oraison funèbre du carnaval de 1844.

Gavarni, pressentant cette mort prochaine, a voulu sauver quelques traits de ce carnaval bientôt expiré; le carnaval ne mourra pas du moins sans nous laisser un souvenir de sa figure et de sa personne, grâce au spirituel crayon qui vient de le croquer avant son dernier soupir, pour les menus plaisirs des lecteurs de l'Illustration. Sans doute, ce n'est pas là le carnaval tout entier; il serait difficile, cher lecteur, de vous l'envoyer sous bande et à domicile. Essayez un peu de mettre l'Opéra et son bal colossal dans la boîte du porteur de l'Illustration et de le glisser sous votre porte ou sous votre chevet pour vous divertir à votre réveil; je vous en défie, tout habile homme que vous êtes, ô lecteur mon ami! Or, à défaut du carnaval en personne, acceptez-en ces échantillons; d'une part, ce commis marchand déguisé en Albanais pour rire; de l'autre, ce clerc d'huissier affublé des ailes, des pattes, des plumes, du bec d'un oiseau fantastique. Voici un hussard qui certes n'a pas fait ses premières armes dans le régiment des hussards de la mort; son uniforme n'annonce ni de terribles coups de sabre ni de sanglantes batailles; au tuyau de poêle qui lui sert de coiffure, à son dolman orné des glands et des cordons de ses rideaux, on devine que mondit hussard sort de l'école militaire des bals masqués, et qu'il ne connaît que la manœuvre professée de minuit à six heures du matin, sous le commandement du capitaine général Musard; ce n'est certes pas sa sabretache, si semblable à un cabas, qui dira le contraire et convertira mon héros nocturne en César ou en Napoléon.