Nous allons conduire nos lecteurs dans le Paris souterrain. Nous leur ferons faire, j'en suis presque certain, d'inévitables découvertes dans ce monde nouveau et presque inconnu. Cela ne doit pas surprendre, car la superficie du pavé de Paris est souvent assez boueuse pour qu'on ne soit guère tenté de regarder dessous. Cependant, à chaque pas, de nombreux témoignages viennent révéler l'existence de cette seconde ville enfouie sous les pieds de la première. Chacun a sans doute remarqué ces épaisses et larges plaques de fonte ciselée, éparpillées çà et là au milieu des chaussées, tremblant et résonnant sous les roues des voitures; ce sont les portes et les fenêtres des rues souterraines. Il n'est personne qui n'ait rencontré, de temps en temps, un escadron de ces hommes armés d'échelles, de cordes, de râteaux, et chaussés de ces redoutables bottes qui broient le pavé; ou bien encore, ceux que l'on entend et que l'on voit le soir, courant sur les trottoirs, fouillant à l'angle des murs et des soupiraux, et faisant retentir par intervalles, d'un son stridont et cadencé, la barre de fer poli dont ils sont armés?--Ce sont les habitants, ou les ambassadeurs de la ville invisible que vous foulez aux pieds.
On a décrit, on a peint souvent avec talent l'aspect du Paris à vol d'oiseau; nous allons faire le contraire, et donner l'aspect de Paris à course de taupe. Au lieu de nous élever, nous descendrons; au lieu de voir Paris au-dessus des toits, nous le verrons au-dessous des caves. Ce sera peut-être moins facile, moins lumineux; mais ce sera peut-être aussi intéressant, et sans doute ce sera plus neuf.
Avant de nous engager dans les détails de ce voyage, prenons d'abord une idée générale du pays; et, en voyageurs érudits, prenons-en la configuration générale, la disposition et les limites.
De même que ces villes édifiées au pied des volcans et construites sur d'autres villes enfouies qui leur servent de base, le Paris souterrain compte plusieurs étages de régions souterraines, superposées les unes aux autres et descendant ainsi de degré en degré depuis la surface du pavé jusqu'à d'immenses profondeurs. Chaque étage caverneux, bien distinct de celui qui le précède et de celui qui s'enfonce au-dessous de lui, a sa physionomie particulière et ses habitants qui lui appartiennent. Aussi, pour procéder par ordre, nous commencerons notre voyage par la région la plus.--rapprochée de nous pour descendre ensuite de plus en plus. Et, placé d'abord en simple piéton sur le pavé de la rue, nous allons, tout à coup, changer de place, et, glissant plus bas, regarder dessous...--Voici le premier étage de Paris souterrain.--Que vous en semble?
Depuis quelque temps on a beaucoup parlé de travaux d'assainissement, de distribution d'eau, d'éclairage public; et on sait bien vaguement que toutes ces dispositions exigent des constructions souterraines. Mais, malgré tout ce qu'on peut avoir su et entendu, sans doute on ne se figure pas ce dédale de cavernes obscure, ce tissu croisé et recroisé de tuyaux, de conduites enchevêtrées les unes dans les autres, et les unes sur les autres; il est facile de comprendre à cet aspect tout ce qu'exige de combinaisons et de travaux le placement, l'entretien et le renouvellement d'un semblable appareil.
Il faut penser qu'il existe sous le sol de Paris environ cent vingt kilomètres d'égouts, qui représentent par conséquent trente lieues de rues souterraines, et environ autant de lieues de conduites d'eau. Quant aux conduites de gaz, elles sont encore bien plus étendues. Nous ne comptons pas, en outre, tous les embranchements particuliers qui coupent les conduites maîtresses pour distribuer droite et à gauche l'eau et le gaz dans les maisons ou sur la voie publique.
Nous avons cherché à présenter dans cet aspect du sol de la rue un aperçu des principales dispositions adoptées pour l'agencement et le service de ces conduites. En voici rapidement l'indication et l'explication.
A est la coupe d'un égout. Les balayeurs-égoutiers y descendent à l'aide d'une échelle par le tampon de regard B.--C'est une bouche sous trottoir, qui absorbe les eaux du ruisseau; et D est un tuyau de chute, par lequel les eaux ménagères et pluviales de la maison voisine tombent directement dans l'égout. L'administration accorde en effet aux propriétaires qui le demandent, l'autorisation de se débarrasser ainsi de leurs eaux, moyennant l'apposition de grilles convenablement établies, et certaines dispositions qu'exigent la prudence et la sûreté publique.--De distance en distance, des trappes de regard sont ouvertes sous la voûte de l'égout, afin de pouvoir en opérer la ventilation au besoin, et y faire parvenir les ouvriers.
C'est la conduite d'eau qui dessert la rue à main droite; au point F elle porte une concession particulière servie au moyen d'une bourbe à clef, dont la manœuvre peut avoir lieu à travers le madrier perforé G, à l'affleurement du pavé. Cette conduite d'embranchement E a sa prise d'eau sur la conduite maîtresse H, qui dessert la rue à main gauche et fournit la borne-fontaine I; comme elle est placée au niveau de l'égout, elle rencontre sur sa route les reins de la voûte, et la traverse sur une espèce de chevalet en fonte qui la soutient dans ce passage.
La prise d'eau d'embranchement a lieu dans le regard par un double système, de manière à pouvoir arrêter l'eau de la maîtresse conduite en amont ou en aval sans arrêter le service de l'embranchement. Le regard en maçonnerie y est ainsi établi, afin que les agents des eaux de Paris puissent faire la manœuvre des robinets d'écoulement et d'arrêt.