--C'est dix de trop; mais allons toujours.»
Don Graviel avait eu soin d'expédier tous les canots en corvée pour la nuit entière; il ne restait plus que la chaloupe et une légère yole réservées aux déserteurs. Fernando et quarante marins, armés jusqu'aux dents, partirent avec la première; elle déborda mystérieusement, longea les quais non sans motif, et se perdit ensuite au milieu des bâtiments de commerce. La yole fut montée par don Graviel, maître Brombollio et les dix plus robustes matelots. Un poignard en ceinture, un pistolet caché sous leurs vêtements, des biscaïens estropés au bout de longs bâtons en manière de fléaux, tel était l'équipement de la bande d'élite. Ils abandonnèrent la frégate à la garde de Dieu et sans canots. Puis ils nagèrent droit au rivage, où l'on accosta dans un étroit canal situé entre deux hautes tes maisons. La petite embarcation, cachée par l'obscurité la plus profonde touchait cependant le bord; deux hommes y restèrent; en cas de malheur, ils avaient ordre de s'enfuir, et de prévenir au plus vite leurs camarades de la chaloupe.
--Eh bien! Brombollio, le dé est en l'air, disait l'enseigne.
--La peste étouffe les filles! répondit le maître; cette terre me brûle les pieds!»
L'église n'était pas éloignée; les marins y pénétrèrent à la suite de don Graviel, travesti en matelot; ils se confondirent dans la foule sans perdre leur officier de vue.
Du côté des femmes, Dona Juana occupait la place d'honneur. Dans le chœur étaient groupés don Antonio Barzon, ses aides de camp, le commandant de la Santa-Fé, les officiers de la rade, ceux de la garnison, l'intendant colonial et tous les dignitaires de la cité.
«Par quelle porte sortira-t-elle?» se demandait don Graviel avec anxiété, tandis que maître Brombollio continuait à maugréer tout bas contre les filles et les amoureux.
Dona Juana priait dévotement; et, certes, les gais propos du dernier bal étaient loin de sa mémoire.
Si elle eut une distraction, ce fut quand elle remarqua, bien malgré elle, que don Graviel n'était pas venu à la messe avec son commandant; elle ne conclut qu'il était de service à bord. La fête de la Media-noche devait suivre l'office, elle regretta peut-être l'absence du téméraire alférez; mais, hâtons-nous d'ajouter que ces pensées mondaines n'effleurèrent qu'à peine l'esprit de la jeune fille; encore se les reprocha-t-elle en faisant son examen de conscience.
Enfin, la foule s'écoula lentement; don Antonio Barzon sortit du chœur, s'avança vers sa fille, lui offrit le bras et se dirigea vers la porte latérale. Un carrosse attendait dehors. Les officiers se pressaient en foule à la suite du gouverneur; l'issue allait être obstruée. Don Graviel fit un signe, s'ouvrit passage de vive force à travers les autorités galonnées, et fut imité par ses compagnons. Une certaine confusion s'ensuivit. Les dignitaires coloniaux s'indignaient de l'insolence des rustres qui les coudoyaient, mais les rustres gagnaient du terrain.