«Berkany, dit-il, me craint, mais ne craint pas Dieu;
«Ben-Allel craint Dieu et me craint;
«Ben-Thamy craint Dieu, mais ne me craint pas;
«Bou-Hamidy ne me craint pas plus que Dieu.»
Entre, autres bonnes fortunes, je fus invité un jour par le premier ministre, Sidi-el-Kraroubi, à un grand dîner que l'émir donnait aux chefs de son armée. Les hostilités étant près de commencer, Abd-el-Kader voulut inaugurer la campagne par une revue générale des troupes; il les avait rassemblées à Tekedempt, dans le but de les diriger ensuite vers les lieux qu'il avait à défendre. Le repas était le prélude de la solennité militaire. Dès que j'arrivai dans sa tente, l'émir porta la main à son cœur et à sa tête; je m'inclinai, suivant l'usage, en lui disant: «Tu es aussi bon pour moi que grand pour tes sujets.» Mon compliment le fit sourire; il m'indiqua du doigt la salle, où nous trouvâmes la table préparée: quand je dis la table, c'est par habitude, car les plats étaient étalés sur le sol; nous prîmes place tout autour en assez grand nombre. L'émir seul reposait sur un coussin; quant à nous, nous fîmes ce que font nos soldats en campagne; la terre nous servit de siège, et nous dévorâmes le dîner avec un appétit qui enchanta Abd-el-Kader.
Comme il n'est pas ordinaire de prendre part au repas d'un Arabe, et encore moins à un festin d'apparat donné par le sultan, j'observai attentivement les plats qui nous furent offerts, et la manière dont le service s'exécutait. Autour du cercle que nous formions, se tenaient debout plusieurs Bédouins à l'air rébarbatif, dont les fonctions consistaient à enlever les débris des mets à mesure que les convives paraissaient y renoncer. Le service se composait d'un bœuf coupé en deux parties égales, et placées à chaque bout de la table, de deux agneaux et de deux béliers rôtis tout entiers, et qu'on avait symétriquement arrangés sur le sol. Le couscoussou, quelques crêpes faites avec de l'huile et de la farine, du lait et du miel, qui, par parenthèse, étaient excellents, formaient l'accompagnement obligé de ces immenses édifices de viande encore saignante. Au dessert, nous eûmes quelques figues de Barbarie d'une fadeur rebutante, puis on nous versa du café bien noir dans de mauvaises écuelles de bois. Du reste, pas de serviettes, pas de fourchettes, par de cuillers! c'est un luxe auquel les Arabes ne sont pas encore faits. Les yatagans servaient à dépecer, et nous déchirions avec nos ongles les morceaux de chair mal coupés. C'est à peine s'ils connaissent les assiettes, et encore les petits morceaux de bois à peine polis sur lesquels nous étendîmes le miel ne méritent guère ce nom, quoique servant au même usage.
Tel était le menu de ce magnifique festin, qui fut servi au son des instruments. Je ne manquai pas de remarquer qu'il était loin de valoir le plus mauvais dîner dans la plus mauvaise gargote du plus mauvais village de France; que la viande des animaux était brûlée à l'extérieur et à peine cuite à l'intérieur; que le cuisinier de l'émir n'était pas plus fort en cuisine que ses artistes en musique; mais, comme la faim criait haut et ferme, je n'hésitai pas à la satisfaire; elle me fit même trouver le dîner moins détestable qu'il ne l'était réellement, tant il est vrai que l'appétit assaisonne tout! Abd-el-Kader prit sans doute ma razzia gastronomique pour un hommage rendu à son office, tandis que tout l'honneur en revenait à mon appétit. J'avais enduré dans la même journée les deux plus grands supplices qui puissent être infligés à un homme raisonnable, savoir; un concert d'amateurs et un repas à la fortune du pot.
Dieu vous garde, ami lecteur, de pareil repas et de pareil concert!
Quand tout le monde eut bien dîné, l'émir se leva, et chacun suivit son exemple. On amena des chevaux à l'entrée de la tente, et nous allâmes voir évoluer les troupes.
(La suite à un prochain numéro.)