Abd-el-Kader est souvent visité par des musulmans, qui le consultent sur leurs intérêts et paient ses conseils. Il reçoit tout ce qu'on lui offre; mais cet argent passe presque aussitôt entre les mains des indigents qui assiègent sa tente. Un jour il leur donna son burnous et une de ses chemises. Chaque fois qu'il sort, une foule innombrable se précipite sur ses pas, le presse et baise tour à tour ses mains, ses épaules et ses habits: on l'empêche même d'avancer; alors les tchiaoux (espèce de gardes du corps) s'arment de bâtons et ouvrent un passage à leur souverain en chassant le peuple devant eux. «Que faites-vous? s'écrie l'émir; qui vous a ordonné de battre ces croyants? Sont-ce des chrétiens? Laissez-les, puisque je ne me plains pas.»
Tous les cadeaux que le gouvernement français offrit, dans le temps, au sultan, et qui consistaient en tapis, sabres, pistolets, fusils, services de porcelaines, etc., etc., sont restés peu de temps chez lui; il les a envoyés à l'empereur de Maroc en échange de quelques quintaux de poudre. Son intérieur est moins soigné que celui des Arabes aisés. Le douair ne se compose que de deux grandes tentes en poil de chèvre noir et de six autres plus petites. Une palissade de branches sèches et un petit mur en pierres font le tour du douair. La famille de l'émir se compose de sa mère, de sa femme, de sa fille et des esclaves. Il aime beaucoup sa femme, à qui il n'a pas voulu donner de rivale, contrairement à la coutume des Arabes, qui ont quelquefois jusqu'à quatre femmes légitimes. Sa vénération pour si mère est inexprimable; il n'est pas de soins qu'il ne lui prodigue. C'est une femme de soixante-dix ans à peu près, et d'un naturel maladif. Elle est fille d'Alonet, de la province d'Elzeris. Elle est venue retrouver son fils à la mort de son époux Mahydin, qui fut empoisonné il y a quelques années. Abd-el-Kader avait un fils qui mourut à l'âge de cinq ans, lors de la signature du traité de Tafna. La mort de l'héritier de sa puissance l'attriste beaucoup, et il y pense sans cesse. Depuis, il a reporté toute son affection sur sa tille, qui compte à peine une douzaine de printemps.
La femme de l'émir est née dans la province de Mascara, d'un négociant nommé Sidi-Kratir. A l'époque dont je parle, elle pouvait avoir de vingt-sept à vingt-huit ans; sa peau est d'une blancheur éblouissante; ses yeux sont grands et expressifs; elle a la taille élancée, le pied petit, les traits assez jolis; son caractère est doux et affectueux. Je suis sûr que les prisonnières qui sont attachées à sa personne doivent être bien traitées. Elle est très-curieuse des coutumes françaises. Son costume est modeste comme celui des musulmanes d'Alger: elle emploie rarement le velours et la soie; soit modestie, soit condescendance pour son mari, elle leur préfère la percale et la laine. Ses bras sont ornés le plus souvent de deux bracelets en argent, et elle porte aux pieds des anneaux de ce métal. Ses oreilles sont encadrées dans de lourds pendants en or; elle ceint quelquefois sa tête d'un foulard de soie, mais elle ne porte point de diadème comme le veut la mode d'Afrique. Une ceinture de laine complète sa toilette.
Cet homme, qui vit sous la tente avec sa famille comme un patriarche de l'antiquité, qui semble faire consister sa gloire à fuir l'éclat et la représentation, est le chef d'un immense empire. Abd-el-Kader, que nous appelons le sultan des Arabes, et qui reçoit de ces derniers le titre d'émir des croyants, étend son administration de l'est à l'ouest, depuis le Ziben jusqu'à la Tafna, qui sépare Tlemcem du royaume de Fez. Du nord au sud, depuis nos limites jusque dans le désert, au Ghronat, il a six kalifats qui administrent en son nom une population de quatre à cinq cents mille individus. Ses revenus ne s'élèvent guère qu'à 4,000,000 de francs. Il lève encore quelques impôts dans les tribus qui ne reconnaissent pas son autorité.
En développant, autant qu'il m'a été permis de le faire, le caractère de l'émir, j'ai parlé, je crois, de sa fidélité à sa parole. Que ses intérêts soient compromis ou lésés, il tient toutes ses promesses. «J'aurais du le prévoir, dit-il, et ne pas m'engager follement.» Mais lorsqu'il s'agit des chrétiens, c'est bien différent: il signe des traités auxquels il manque sans scrupule. Il s'appuie sur ce précepte du Koran: Employez tous les moyens en votre pouvoir, mettez en jeu toutes vos ressources pour détruire les infidèles. Le traité de la Tafna est la preuve éclatante de ce qu'il fera plus tard s'il arrive à la France de pactiser encore avec lui. Son inimitié pour les Français durera autant que sa vie. Voici ce qu'il me dit avoir écrit autrefois au commandant de la division, après la prise de Chercheh: «Mande à ton sultan qu'il cherche vainement à m'atteindre; il n'y parviendra jamais. Je n'ai point de ville où siège ma puissance; je n'ai pas de trésor; mon gouvernement est à dos de chameau. Quand tu marcheras vers un lieu où je serai, j'irai plus loin; quand tu me poursuivras, j'irai plus loin encore, et toujours, jusqu'au désert. De là, je défierai toutes les armées de la terre, mais je ne le perdrai pas de vue; je serai toujours à tes trousses, et je ne déposerai pas mes armes, quand j'en serais réduit à combattre seul.» A cette constance dans sa haine, Abd-el-Kader joint aussi la ruse instinctive de l'Arabe. Il a toujours refusé les secours de ses voisins: l'empereur de Maroc lui a souvent proposé d'envoyer à son aide son fils aîné avec dix mille hommes; il lui a fait répondre qu'avec l'aide de Dieu et du Prophète, il se tirerait d'affaire sans le secours de personne; mais il accepte toutes les munitions qu'on lui envoie. J'ai vu arriver à Tekedempt plusieurs convois de poudre: l'empereur n'était alors que le commissionnaire de l'émir; celui-ci payait les caravanes, et ne faisait de nouvelles demandes que lorsqu'il avait réuni les fonds nécessaires. Les deux milles fusils jetés à Milianah en 1838 avaient été débarqués à Titouan. L'émir est aussi en relation avec des Européens qui le visitent incognito, et vont faire, pour son compte, des achats d'armes et de munitions; ces objets sont déposés à Gibraltar, et de là on les dirige sur divers points du Maroc.
En campagne, l'émir emploie la ruse lorsqu'il voit l'ardeur des Arabes se ralentir. Ainsi il fit, dans le temps, courir le bruit que la France était en guerre avec l'Angleterre, que nous ne pouvions nous maintenir en Afrique, et que le moment était venu de fondre sur nous. Ce sont des insinuations de ce genre qui ont provoqué l'attaque de Mazagran.
Les populations sont, en général, lasses de la guerre; il est arrivé souvent que des récoltes entières ont été détruites, soit par les colonnes françaises, soit par les cavaliers arabes. La misère est à son comble dans les parties dévastées, et l'émir ne sait quelquefois où donner de la tête: il vit au jour le jour, et ne parvient à satisfaire ses besoins les plus urgents qu'en faisant irruption à main armée dans les tribus, sous le prétexte le plus frivole. Les troupes régulières ne touchent pas exactement leur solde, dans ces cas-là; et les volontaires, ou du moins ceux qu'on force de marcher sous cette dénomination, appauvris par les exactions des kalifats et par les ravages de l'ennemi, désespérés d'abandonner leurs foyers et leurs femmes pour suivre l'émir dans ses courses ne marchent qu'avec dégoût à la guerre. Notre tactique les éblouit, du reste; ils redoutent surtout les chasseurs d'Afrique et l'artillerie: un escadron de cavalerie et une pièce de canon feraient fuir des nuées de bédouins, qui viendraient peut-être tomber sans pâlir sous le feu d'un bataillon carré.
Les kalifats ne sont pas tous entièrement attachés à l'émir: El-Berkam kalifat de Médéah ne paie jamais de sa personne, et n'inspire pas une grande confiance à son maître; celui de Mascara, Hadji-Mustapha-Ben-Thamy, est mou et paresseux comme un Turc; Bou-Hamidy, kalifat de Tlemcem, et Ben-Allel (3), kalifat de Milianah, sont les seuls homme» sur lesquels Abd-el-Kader puisse compter. Le premier, intrépide guerrier et le meilleur cavalier de la régence, gouverne brutalement ses tribus; comme Tarquin, il fait tomber les plus hautes têtes, et la terreur qu'il inspire est égale à la haine qu'il nous porte. Le second emploie à peu près les mêmes moyens, mais il éprouve une grande résistance dans la tribu des Ouenseris, qui, retranchée sur sa montagne inaccessible, défie de là ses sanglantes fureurs.
Note 3: Ben-Allel est le même qui a trouvé la mort dans le combat livré récemment par la division du général Tempoure.
Observateur comme tous les Arabes, Abd-el-Kader dépeint lui-même en quelques mots le caractère de ses lieutenants: