Il n'est donc pas étonnant que M. Ad. Adam, chargé d'ajuster de la musique à ce drame, ait senti plus d'une fois son imagination défaillir et sa verve lui faire défaut. Dans tout le cours du ces trois actes, il n'a presque jamais à mettre en musique que de froides plaisanteries. Tantôt ce sont des couplets où le bavarois dresse l'inventaire des prodiges accomplis par Cagliostro, tantôt c'est un air où Cagliostro se moque, à part lui, de la crédulité parisienne. Quand Corilla vient de recevoir à bout portant la gracieuse déclaration que je vous ai racontée, restée seule, elle se met à chanter victoire! victoire! En vérité il n'y a pas de quoi. Cécile et le chevalier n'échangent pas, de l'exposition au dénouement, une seule note qui ait pour objet de peindre leurs froides amours. Le prince bavarois lui-même, dont la passion est ridicule, mais sincère, ne chante pas une seule mesure qui ait quelque rapport à l'état de son âme.
Il ne faut donc pas reprocher trop rudement à M. Adam d'avoir produit une partition froide, monotone et décolorée. C'était la conséquence nécessaire de la position où il s'était mis. La passion sérieuse était d'avance exclue de sa partition. Il y restait à la vérité la passion bouffe, et, sous ce rapport, il avait quelques scènes assez heureuses à traiter, par exemple, celle où la marquise boit la prétendue eau de Jouvence, et se croit rajeunie; celle où Cagliostro fait de l'or; d'autres encore. Mais la gaieté vive et la verve bouffonne ne sont pas le caractère du talent de M. Adam; et, bien qu'il ait mis dans ces scènes-là, comme dans tout le reste, une habileté de détails incontestable, il me semble qu'il est presque toujours resté un peu au-dessous des situations qu'il avait à peindre. Son ouvrage atteste, en général, du soin et un travail assez consciencieux; le style en est correct, l'instrumentation habile; chaque morceau pris en particulier est très-bien fait, mais presque tous manquent d'inspiration, de chaleur et de vie.
Fragments d'un Voyage en Afrique(3).
(Suite.--Voir t. II, p. 354, 371 et 390.)
Note 3: La reproduction de ces fragments est interdite.
Tandis que j'habitais Tekedempt, je fus souvent appelé auprès du l'émir, soit pour lui servir d'interprète, soit pour l'entretenir de divers projets. Sa confiance en moi était extrême; aussi étions-nous fort bien ensemble. Il a la parole familière et rapide, le geste expressif; sa voix n'a rien de mâle; il saisit facilement et se montre toujours avide d'instruction; il ne s'exprime qu'en arabe et se croirait damné s'il parlait la langue des chrétiens; cependant il connaît un peu de français et prononce chassurs lorsqu'il veut désigner les chasseurs d'Afrique. Son caractère est ferme dans toutes les circonstances; il est doux, affable, charitable, mais d'une excessive sévérité. Quand il a prononcé une sentence, il faut qu'elle s'exécute. Vers la fin de 1839, il fit publier que quiconque serait pris se rendant dans nos possessions ou convaincu d'avoir assisté à nos marchés, aurait la tête tranchée. Deux Arabes enfreignirent cet ordre: ils étaient allés vendre des bœufs à Bouffarick. A leur retour, ils furent mis à mort, et leurs corps demeurèrent exposés pendant trois jours au marché de Médéah. En juillet 1840, étant au camp du Chélif, je vis arriver dix-sept Arabes pris en flagrant délit de commerce avec les français. L'émir les condamna au supplice, parmi eux était un jeune homme de quatorze ans qui avait suivi son père; son jeune âge toucha plusieurs kalifats, qui demandèrent grâce pour lui. L'émir fut insensible à leurs prières; on alla même jusqu'à proposer 1.000 piastres fortes d'Espagne pour la rançon du jeune homme. Peine inutile! «Citez-moi, dit Abd-el-Kader à ses lieutenants un seul exemple où j'ai révoqué un ordre, et je pardonne.» Cinq minutes après, le yatagan d'un cavalier envoyait le fils rejoindre son père!
Abd-el-Kader est né dans la province d'El-Beris, à l'est de Mascara, de Sidi-Hadji-Muhydin, marabout très-vénéré dans le pays. Il pousse l'amour de l'islamisme jusqu'au fanatisme. Depuis son retour de la Mecque, où il se rendit à l'âge de vingt et un ans, il passe une grande partie des nuits à lire le koran; il jeûne presque tous les jours, ce qui ruine sa santé. Son état est maladif, et pourtant son activité ne se ralentit point. En voyage, il est toujours prêt à marcher; je l'ai vu aller de Tlemcem à Tekedempt en trois jours, tandis que ses courriers en mettent huit. L'orgueil et l'ambition dirigent son cœur et sa tête; il n'hésiterait pas, s'il le pouvait, à mettre un pied dans la régence de Tunis et l'autre dans l'empire de Maroc. Parlez-lui d'innovations, de grands projets, d'entreprises hardies, et vous voyez, ses traits s'animer et ses yeux lancer des éclairs. J'ai parlé plus haut de son costume; il est d'une simplicité dont rien n'approche. Une culotte de toile à voile ou de laine, une chemise d'escamile, une autre en laine, un gilet et une veste de la même étoffe, un haick grossier et deux ou trois burnous, voilà toute sa garde-robe: sa tête est serrée par une corde en poil de chameau, son gilet est retenu par une ceinture rouge à laquelle est suspendu un mauvais mouchoir. Ses habits, parfumés au musc du reste, forment un singulier contraste avec l'or et l'argent qui brillent sur ceux des grands dignitaires.
Le marabout Hadji-Mahydin avait deviné la haute fortune de son fils. Il jouissait parmi les Arabes d'une grande influence qu'il devait à la sainteté de son caractère. Ses trois fils, Tidi-Saïd, Abd-el-Kader et Sidi-Mustapha, élevés dans la crainte du Prophète, se partageaient avec lui l'admiration des Arabes. Après la perte d'Alger, d'Oran, etc, les habitants de ces villes qui s'étalent réfugiés dans l'intérieur allèrent demander un chef au vieux Mahydin; ils désignèrent même son fils aîné Tidi-Saïd. Le marabout, après avoir réfléchi quelques instants, leur dit, en leur montrant son second fils: «Voici votre chef; il est seul capable de prendre les rênes d'un gouvernement naissant. «L'événement a justifié sa prédilection. Abd-el-Kader avait vingt-six ans à l'époque où on le salua du titre de Sultan. Son orgueil dut s'accroître naturellement lorsqu'il se vit, si jeune, appelé à régénérer l'Afrique, l'énergie de son caractère et son désir de renommée le rendirent propre à de grandes choses. Il rechercha toutes les occasions de mettre en évidence les qualités qui le distinguaient de ses frères. Les commencements lui furent très-pénibles. Il avait à combattre les Français d'un côté, et de l'autre les tribus révoltées. Sans armée, sans argent, il fallait qu'iI ne compromît point ses mandataires et qu'il répondît à leur confiance. Alors il fit appel aux hommes de bonne volonté, et contracta des emprunts considérables à Mascara. Avec l'argent qu'il obtint, il acheta des armes et des munitions. Son étoile fit le reste. Il eut bientôt réuni quatre mille réguliers volontaires et six mille auxiliaires. Cette armée envahit le territoire des tribus insoumises et les mit à contribution. Il paya ses créanciers et organisa sa cour. Son nom devint un épouvantail pour les Arabes; on se soumit et on admira cet homme, qui venait de créer un empire sans autre ressource que son génie. Pendant quelque temps il put se reposer sur sa gloire; mais les Français l'inquiétaient au dehors. Il les attaqua, et leur fit éprouver d'abord quelques pertes. Son triomphe ne fut pas de longue durée; car, peu de temps après, au moment où il s'y attendait le moins, nos troupes fondirent sur son camp, et massacrèrent la moitié de son armée. Il ne dut la vie qu'à l'agilité de son cheval. Le danger qu'il courut alors parut si imminent aux Arabes, qu'ils pensent tous que leur chef est muni d'un talisman qui le met à l'abri des balles. Ce revers, loin d'abattre son courage, ne fit que l'augmenter. Il attaqua les Français pendant l'expédition de Mascara. Vaincu pour la seconde fois, il se replia sur Tlemcem, qu'il quitta bientôt, à l'approche de l'armée française, emportant avec lui ce que la ville contenait de plus précieux. Menacé dans la dernière retraite qu'il s'était ménagée à Tekedempt, il n'eut d'autre moyen de relever sa fortune que de faire la paix. Des négociations s'ouvrirent aussitôt: le traité de la Tafna en fut la suite. Nos troupes abandonnèrent Mascara et Médéah; Tlemcem fut rendue à l'émir. Celui-ci devait, en retour, fournir à nos troupes des bœufs, de l'orge et du blé, tandis qu'il en recevrait deux cents fusils et mille quintaux de poudre. Pendant qu'il traitait avec la France, les tribus de l'intérieur se soulevèrent de nouveau contre son autorité: il profita de la trêve pour les faire rentrer sous le joug. Sa gloire ne fit que grandir dans toutes ces campagnes qu'il termina à son avantage. Il a soumis les Oueuseris, les Ziben, les Ghronat, et beaucoup d'autres tribus contre lesquelles avaient échoué les efforts réunis de plusieurs beys. Il a bloqué pendant huit mois son redoutable rival Tedjini (le lion du désert) dans son inaccessible tanière d'Ain-Mahdin, que trois beys ont vainement assiégée. Il s'en empara en sacrifiant à cette conquête stérile ses trésors et ses sujets. Son armée fut réduite de moitié par les périls du siège, et la perte lui fut d'autant plus sensible, qu'il comptait dans ses rangs un grand nombre de déserteurs français.
On lui doit la justice de dire qu'il est digne de commander aux Arabes. Il a tout ce qui constitue le chef de gouvernement: la fermeté, la prudence, la bravoure, l'intelligence, l'activité. Son intérieur répond à son costume. Toutes ses habitudes trahissent une indifférence profonde à l'endroit des biens de la terre. Il habite rarement la ville. Son douair est à quelques milles de Tekedempt. Lui et sa famille campent sous une tente assez vaste et d'une élégante simplicité. C'est là qu'il donne audience et réunit son conseil. Tout ce qui touche à l'administration passe par ses mains, et il n'appose son sceau sur aucune lettre avant de l'avoir lue. Rien n'échappe à sa vigilance; mais il ne traite les affaires sérieuses qu'après avoir consulté ses ministres. Voici l'emploi ordinaire de sa journée: il sort de son habitation vers neuf heures, pour se rendre à la tente d'audience. Après une courte prière, il s'entretient avec ses conseillers, puis il explique le Koran au peuple jusqu'au dhoour (une heure d'après-midi); il fait alors une nouvelle prière à haute voix, à laquelle s'associent les assistants; puis il rentré sous la tente, où il se livre, jusqu'au coucher du soleil, aux soins administratifs. Après le meraoub (coucher du soleil), il tient conseil, fait sa correspondance, médite le livre saint, et enfin se couche. Il est à remarquer que, depuis le matin, il reste immobile sous sa tente, assis à l'orientale, les jambes croisées. Il ne prend aucune nourriture pendant tout ce temps, quoiqu'il ne cesse point de parler, de crier et de lire. Ses repas se composent ordinairement de couscoussou. Abd-el-Kader se couche ordinairement à minuit pour se lever à quatre heures. A moins qu'il ne voyage ou ne fasse la guerre, il ne change rien à l'emploi de sa journée. Quand les affaire de son gouvernement l'exigent, il se retire à une heure avancée de la nuit, car il ne lève jamais la séance sans terminer les affaires qui lui sont présentées; dans ce cas il consacre à la prière et à la lecture une partie de ses heures de repos.
Il fuit l'éclat et le luxe extérieurs. Le service de sa maison est fait par douze esclaves, qu'il a achetés avec sa propre bourse. Il ne détourne jamais rien à son profit des fonds affectés aux services publics; il s'en considère comme l'administrateur, et non comme le propriétaire. Ses dépenses sont prélevées sur les revenus de terres qu'il fait cultiver dans l'intérieur. Le patrimoine de son père suffit à ses besoins domestiques. L'émir manque quelquefois d'argent, et je l'ai vu vendre une de ses négresses pour couvrir les dépenses de sa famille.