Disons-le, c'est une époque fort mémorable que celle de l'ouverture du Salon. Bien des espérances s'y rattachent, et de cruels désespoirs la suivent.

Dans les ateliers, lorsque le 15 février arrive, les pauvres artistes ne savent où donner de la tête. Ici, c'est un peintre qui contemple son oeuvre avec ce ravissement que l'on remarque chez le père de famille examinant son héritier. «Mon ami, ton tableau sera peut-être refusé!--Bah! répond le peintre, regardant avec assurance sa timide moitié; j'en suis content, il est bien terminé; ils n'oseraient pas me refuser cela.» Et souvent, quelle déception!

Autre malheur, que l'on s'empresse de réparer. Le peintre est en retard, son tableau n'est pas achevé, et voilà que deux de ses amis abattent de la besogne. «Vite! cette tête n'est qu'ébauchée; cette draperie rouge n'est pas assez foncée en couleur. Allons! allons! Ah! mon Dieu! et le ciel, le ciel que j'avais en partie oublié!» Les trois peintres se mettent à l'ouvrage; à jour dit, à heure dite, le tableau est prêt.

Je sais un artiste que son ami osa mettre en charte privée le 19 février; il lui plaça dans les mains une brosse et une palette, et sembla lui dire: «Aide-moi, ou la mort!»

D'autres peintres, au contraire, sont en avance. Pour eux, l'Exposition est un point de mire; ils travaillent le jour où elle ouvre, pour arriver l'année suivante, à pareille époque.

Il ne sera pas refusé.

Enfin, il est des spéculateurs en peinture qui regardent l'Exposition comme un marché ou à peu près. Il leur importe d'offrir aux acheteurs le plus de choix possible, pour faire une bonne saison. Ils travaillent sur tout et partout. Ils entreprennent «tout ce qui concerne leur état.» Vous voulez un portrait, ces messieurs sont très-bons portraitistes.--Vous voulez un tableau religieux, ces messieurs en font leur spécialité.--Vous voulez un tableau de genre, ces messieurs entendent parfaitement le genre. Bref, ils exposent concurremment une marine, un paysage, un tableau d'histoire, une petite toile de genre, une Descente de Croix;--qui n'a pas fait une Descente de Croix?--et surtout une bataille,--qui n'a pas peint une petite bataille? Il faudrait être bien maladroit: Versailles a tant de petits coins! Entrez dans leurs ateliers, vous les voyez, palette en main, suffire à l'immense variété des travaux qu'ils ont entrepris.

Nous prenons la chose en riant, et pourtant elle a son mauvais côté. Toutes ces toiles terminées avec précipitation se présentent plus faibles que si elles étaient restées inachevées. On ne veut pas attendre une année, et, pour arriver, on risque sa réputation. Les artistes ne savent pas comprendre qu'il vaudrait mieux n'exposer que tous les trois ans, et produire de l'effet, que de paraître à tous les Salons, avec des tableaux lâchés, faibles ou mauvais même.

Cela dit, nous attendons impatiemment que les portes du Musée s'ouvrent, afin de pouvoir juger au Salon les toiles que nous avons vues dans les ateliers, ou réparer les oublis que nous avons pu faire, en annonçant ici les tableaux principaux.