Fragments d'un Voyage en Afrique (1).

(Suite.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410.)

Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.

Durant les quatre heures que nous passâmes dans la plaine, El-Krarouby fut pour moi d'une prévenance presque obséquieuse. Il ne me quitta pas une minute. Les détails qui suivent me viennent de ce ministre lui-même.

Les soldats sont divisés en corps réguliers et irréguliers, comme je l'ai dit plus haut. En temps de paix, ou dans l'intervalle des campagnes, les réguliers font souvent des exercices militaires. Le maniement des armes leur est montré par des instructeurs qui ont servi à Alger sous nos drapeaux, et qui ont déserté avant de savoir eux-mêmes manier un fusil. Il est curieux de voir les bédouins exécuter une manoeuvre: les mouvements d'ensemble et l'alignement surtout sont des choses impossibles pour eux; mais les chefs se contentent de faire marcher leurs soldats pendant, deux heures, l'arme au bras ou sur l'épaule. Dans les compagnies, on voit un géant à côté d'un mirmidon, le bossu à côté d'un boiteux, le vieillard près de l'enfant qui a besoin de ses deux bras pour soutenir son arme. Le service des réguliers est illimité. Ils font partie de l'armée active tant qu'il plaît à l'émir de ne pas les congédier.

Les grades sont calqués sur ceux des Européens. Il y a des caporaux, des sergents, des officiers, des chefs de bataillon et des colonels. Les marques distinctives diffèrent selon les grades.

Les caporaux portent une bande de drap rouge terminée par un croissant, et attachée sur la manche gauche. La bande est en argent pour les sergents. Des caractères tracés sur la bande indiquent la dignité de celui qui en est revêtu.

Les Arabes désignent un officier par le mot de fissian. Le fissian porte une petite épée en argent, cousue sur la manche gauche. Le chef de bataillon a l'épée en or avec une inscription. Le colonel est reconnaissable à son beau costume de drap rouge; sa tête est entourée d'une corde noire en poils de chameau; le colonel est tenu d'avoir la barbe blanche. Les officiers supérieurs vont seuls à cheval.

Un ordre militaire, le nicham, a été institué pour les militaires qui se distinguent. Il tient un peu du nicham-iftikar de la Porte.

La paie des simples soldats est de dix francs par mois; on y ajoute chaque jour un pain et une demi-livre de tchicha (blé pilé), qu'ils font cuire dans de l'eau avec quelques onces de mauvais beurre. Tous les jeudis on distribue en outre un mouton, un bouc ou une chèvre, par trente-deux hommes; ces bêtes sont, en général, fort maigres. Les sergents touchent dix-huit francs, deux pains, du tchicha à volonté, trois onces de beurre ou d'huile, et un mouton pour quinze toutes les semaines. L'officier et le chef de bataillon reçoivent, l'un, trente-six, l'autre, cinquante francs par mois, le quart d'un mouton par semaine, et, chaque jour, deux pains, du tchicha à volonté, et deux livres de beurre. Les appointements du colonel s'élèvent à quatre-vingt-six francs; il a droit à quatre livres de pain et à un mouton. Voilà pour la paix. En temps de guerre, les troupes se contentent de biscuit; elles ont rarement du tchicha et de la viande. Le pain qu'on leur donne est détestable; le biscuit ne vaut guère mieux. Le colonel reçoit, lors de sa nomination, un cheval que lui envoie l'émir; mais il faut qu'il l'entretienne à ses frais et se fournisse d'un équipement complet. Le gouvernement, ne lui passe, ainsi qu'au chef de bataillon, qu'une ration d'orge par jour.