Les ordres du sultan furent exécutés de point en point: cheval, argent, marchandises, on me dépouilla de tout; il ne me resta que les vêtements que j'avais sur moi. Ainsi gardé à vue, en proie à la plus horrible misère, malade, n'ayant que le sol pour étendre mon corps exténué et une pierre pour oreiller, j'attendais la mort avec impatience. J'aurais infailliblement succombé à la langueur et à la faim, sans la générosité des ouvriers français; sans eux, je n'aurais jamais revu mon pays. Cependant, j'allais m'affaiblissant de jour en jour; j'avais déjà dit adieu à ma mère, à mes amis, à tout ce que j'aimais ici-bas, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins, l'émir me fit appeler pour traduire quelques lettres. Mon dénûment et ma pâleur le frappèrent. Depuis que les chefs m'avaient accusé, il m'avait reçu avec tant de froideur que j'étais tout découragé; cette fois, le sourire qui passa sur sa bouche me rendit l'espérance, et je m'enhardis à lui parler de moi.

«Considère, lui dis-je, l'état où je suis réduit. J'étais venu à toi pour opérer des échanges et augmenter ton trésor; tu me retiens captif, et tu m'as dépouillé de tout. Je souffre, et je n'ai aucune ressource pour alléger mes maux. Ou fais tomber ma tête, ou donne-moi les moyens de vivre. J'ai quelques fonds à Médéah, je te demande l'autorisation d'aller les toucher.»

L'émir m'écouta avec attention. Après avoir réfléchi quelques instants: «Je le permets, me dit-il, de te rendre à Médéah; mais tu n'iras pas plus loin, car j'ai fait publier que quiconque serait pris se dirigeant vers les possessions françaises aurait la tête tranchée. Pars, et reviens dès que tes affaires seront terminées.»

En l'entendant prononcer ces paroles, je faillis m'évanouir de bonheur. Me sentant trop faible pour entreprendre à pied une aussi longue route, je me procurai un âne, et je partis pour Médéah avec Ben-Oulil. Ce voyage fut pénible et dangereux: je manquai deux fois d'être assassiné; le froid raviva mes fièvres mal éteintes, et je ne pus, en arrivant, descendre de ma monture sans l'aide de mon compagnon.

Je trouvai la ville de Médéah dans la consternation; les habitants hurlaient de douleur. Ce jour-là, les Français avaient remporté sur les Arabes une victoire signalée, sous les murs mêmes de Blidah: cinq cents hommes étaient tombés sous les coups des chasseurs d'Afrique; presque tous appartenaient aux familles les plus puissantes. Cette fois, ce n'étaient pas les réguliers qui avaient souffert, mais bien des fils de cadis, de cheiks et de commerçants qui, pour obéir au prince des croyants, avaient mérité le ciel en se faisant glorieusement tuer dans la lutte sainte. La désolation était générale: pendant trois jours, la route qui mène de Blidah à Médéah ne fut fréquentée que par des veuves et des orphelins inconsolables. Les cadavres jonchaient la terre, et les bières ne pouvant suffire à les transporter, on les enlevait par couples sur des tapis et des couvertures.

Mes débiteurs abusèrent de ma pauvreté et nièrent leurs dettes. Un respectable marabout, croyant que j'avais embrassé l'islamisme, m'offrit l'hospitalité. On apprit bientôt que les Français se disposaient à ouvrir la campagne. Abd-el-Kader résolut de leur opposer une vigoureuse résistance; quatre redoutes furent établies au téniah de Mouzaïa, sous la direction d'un sergent du génie, déserteur; deux pièces de canon les armèrent. L'émir vint lui-même à Médéah, afin d'entraîner les tribus à la guerre. Ses ordres portaient que les enfants et les vieillards resteraient seuls dans les douairs. Tous les Arabes répondirent à son appel; ceux qui n'avaient pas d'armes s'armèrent de bâtons. L'évacuation de la ville fut ensuite ordonnée.

Je ne puis reproduire ici le spectacle qu'offrit la fuite des habitants; ils partirent, n'emportant que leurs effets les plus précieux, sans savoir où ils trouveraient un abri. L'émir ne leur avait donné que vingt-quatre heures pour évacuer la ville; il supposait que les colonnes françaises se dirigeraient de ce côté en sortant de, Blidah. Il se trompait; nos troupes marchèrent sur Cherchell. Les rencontres qui eurent lieu entre elles et les Hadjoules furent fatales à ces derniers; cinq cents morts restèrent sur le champ de bataille. Les habitants de Médéah profitèrent de ce temps pour rentrer dans la ville et en enlever leurs trésors. Ce fut alors une confusion étrange: tout commerce avait cessé; les Arabes de l'intérieur ne fournissaient plus les marchés, et le blé y était tarifé à un prix exorbitant. Pendant quinze jours, deux cents mulets furent affectés au déménagement; enfin, au moment où en croyait que les Français se dirigeaient vers Milianah, on les vit, à la faveur des brouillards et par une manoeuvre habile, couvrir le téniah de leurs colonnes. Ils l'auraient passé sans coup férir, car l'émir n'y avait laissé que quelques compagnies de réguliers, ayant réuni ses forces sur l'Oued-Djer, mais il eut le temps d'y envoyer quatre mille soldats et une nuée d'auxiliaires. Les premiers gardaient les redoutes, tandis que les autres, perchés sur les hauteurs, faisaient rouler du haut des monts d'énormes blocs de granit. L'affaire, s'engagea vers deux heures du soir; deux fois repoussés, les Français, électrisés par tant de résistance, tournèrent l'ennemi et l'écrasèrent au troisième choc. L'arme blanche fit un carnage horrible des Arabes, qui laissèrent sur la place douze cents combattants.

De Médéah nous entendions la canonnade. Les autorités avertirent les habitants que ceux qui seraient trouvés le lendemain dans la ville seraient mis à mort. La fuite et le désordre recommencèrent une seconde fois. Les chaouchs se mirent à chasser les indigènes à coups de bâton. Le soir Médéah était vide. J'espérais que les Français viendraient s'en emparer et que je me retrouverais au milieu de mes compatriotes... vain espoir! Un orage arrêta leur marche, la ville s'emplit de déserteurs et fut traversée, pendant la nuit, par les blessés qu'on conduisait à Boural.

Le lendemain matin, il n'y avait plus à Médéah que le kaïd, le cadi, quelques chaouchs et moi. L'armée française avait assis son camp au bois des oliviers. On me réitéra l'ordre de partir; j'obéis à regret, mais demeurer plus longtemps eût été me compromettre. Je pris la route de Milianah; la fusillade sifflait sans cesse à mes oreilles, des nuages de fumée et de poussière s'élevaient dans les airs. Les Français étaient à quelques pas de moi, et il fallait les fuir! Le jour d'après, ils entraient dans la ville, qu'ils quittèrent bientôt pour aller à Blidah. Cette retraite permit à l'émir de licencier les auxiliaires et de disséminer ses réguliers, auxquels il accorda quinze jours de congé. El-Berkani resta seul avec quelques milliers d'hommes aux environs de Médéah.

Un spectacle non moins étrange que celui dont je venais d'être témoin me frappa dès mon arrivée à Milianah. La ville était déserte; un ordre de l'émir avait enjoint à ses habitants de se réfugier dans la vallée du Chélif et sur les montagnes. Les réguliers avaient profilé du désordre pour livrer la ville au pillage; des quartiers même avaient été la proie des flammes.