Le camp des Arabes s'adossait au bas de la vallée du Chélif, à Al-Cantara, pont des Romains. Un soir que l'émir, après avoir payé ses troupes, prenait son repas, composé d'une orange et d'un peu de farine de blé rôti, un courrier, arrivant de Médéah, lui apprit que l'ennemi s'avançait vers Milianah.

Il avait en ce moment peu de troupes disponibles, et cette nouvelle le surprit beaucoup; mais il expédia des courriers dans toutes les directions pour rappeler ses soldats; et, s'élançant sur son cheval, il partit au galop, accompagné du bey de Milianah et de cinq cents cavaliers. Le soir, une fumée épaisse et rougeâtre entoura la ville, les Français étaient en vue; ils brûlaient tout ce qui se trouvait sur leur passage. Abd-el-Kader, de son côté, mettait le feu aux habitations; le pays entier se tordait dans les étreintes d'un vaste incendie. A la faveur de la lune, notre armée se divisa en deux corps; l'un marcha sur Milianah, l'autre vers le Chélif, d'où il revint se joindre bientôt au premier corps. La consternation ne tarda pas à se répandre dans le camp de l'émir; des chameaux furent requis pour le transport des bagages; on affecta des mules à celui des blessés. Les Arabes, fuyant en désordre devant nos bataillons, franchirent le Chélif, et se replièrent sur Tazza, où je fus forcé de les suivre. Abd-el-Kader avait pris les devants. Je voyageai en compagnie du kalifat de Tlemcen, Bou-Hamidy, qui portait à son maître le montant des impôts perçus sur les tribus de son gouvernement.

L'émir vint à notre rencontre, monté sur un magnifique cheval gris, qu'il tenait de l'empereur du Maroc; sa musique marchait devant le cortège, et une nombreuse escorte caracolait à ses côtés. Arrivé à quelques pas de nous, tout le monde mit pied à terre, et Abd-el-Kader embrassa Bou-Hamidy avec une cordialité qui ne me laissa aucun doute sur l'affection qui les unissait. Des jeux, auxquels les notables prirent part, célébrèrent l'arrivée du plus vaillant des kalifats. Les réjouissances une fois terminées, nous nous dirigeâmes vers la ville.

Je comptais retrouver la place de Tazza telle que je l'avais laissée, avec ses misérables huttes et sa tour inachevée; mais quelle fut ma surprise en voyant, à la place de ce désert, un fort bien construit et décoré avec art, des maisons avec des boutiques, semblables à des édifices. Les terres étaient cultivées; on se livrait, autour de nous, à la récolte du riz. La ville était animée par la présence de plusieurs chefs; des tentes nombreuses s'éparpillaient dans la plaine; et, sous ces tentes, la population oubliait dans les fêtes ses derniers malheurs. Tout y respirait la joie, l'abondance, le mouvement; et ce séjour, sans être à envier, me parut alors l'un des plus agréables de l'Afrique.

Le lendemain, je m'acheminai vers le fort où se trouvait l'émir, lorsque, arrivé à la batterie, j'aperçus une foule nombreuse qui semblait garder la porte; des cris affreux sortaient du sein de cette multitude. Les gestes expressifs des Arabes, leurs regards, le sourire horrible qui grimaçait sur leurs lèvres, me remplirent d'effroi, et je fus tenté de rebrousser chemin; mais j'eus honte de moi-même et je continuai d'avancer.

Mon instinct ne m'avait pas trompé: ces cris étaient des cris de mort; un drame sanglant allait se jouer en ce lieu, et la foule n'était assemblée que pour jouir de ses péripéties. Je pris des informations; mille voix me crièrent qu'on allait décapiter un Français. Ne pouvant croire ce témoignage unanime, je m'adressai à un vieillard qui était près de moi, en lui demandant si c'était la vérité.

«On ne te trompe pas, dit-il en me lançant un regard farouche; c'est à un infidèle qu'on va trancher la tête. Avec l'aide de Dieu et du Prophète, on en fera bientôt autant à tous ceux qui ont envahi notre pays.

--Quel est son crime? demandai-je en balbutiant.

--Son crime? Il s'est fait musulman, puis il a renié la sainte religion du Prophète; non content de cela, il a pratiqué l'espionnage; on a trouvé sur lui certains papiers qui ont mis au jour ses desseins. Il a mérité de perdre la vie, et, in cha allah! il la perdra.»

L'indignation, la stupeur et l'effroi me clouaient à ma place; les regards de la foule s'étaient fixés sur moi avec une férocité inexprimable. Un Français allait périr sous mes yeux sans qu'il me fût possible de le sauver; une parole imprudente aurait sans doute fait tomber ma tête avec la sienne! Un abîme de haine me séparait de ces tigres; et, dans la crainte de se voir arracher leur victime si je parvenais jusqu'à l'émir, ils me fermèrent l'entrée de son habitation. Un raffinement de vengeance les porta à m'entraîner vers la tente où le malheureux condamné attendait que le yatagan mit fin à ses jours.