Il ne suffit pas à l'Illustration d'être instruite à l'instant même de tout ce qui arrive, il lui faut encore savoir ce qui doit arriver. Le mystère, il m'est interdit de vous le révéler. Je ne vous dirai donc pas comment les prophètes de votre journal parviennent à connaître l'avenir!! Ne m'en demandez pas davantage et suivez-moi maintenant place Saint-André-des-Arts.

Pénétrons ensemble dans cette rue étroite, sombre et humide qui unit la place Saint-André-des-Arts à la rue de La Harpe, et qui porte le nom de rue Pouper. Parvenus au milieu de cette rue, nous nous arrêterons devant une vieille maison nouvellement badigeonnée, et même peinte à l'huile, nº 7. Elle est un peu penchée par l'âge: mais n'ayez aucune crainte, ses fondations sont solides. Elle a été construite à une époque où les architectes se croyaient encore obligés de travailler pour plusieurs générations. Avouons le cependant; si nos aïeux avaient le bon esprit de ne pas s'asphyxier dans des espèces de bonbonnières, ils ne se faisaient aucune idée de ce que nous appelons le confortable.--Ces appartements sont vastes et bien aérés; mais comme l'escalier qui y conduit est roide et dangereux! Madame la présidente appuyait donc sa jolie petite main sur cette grossière rampe de fer, ses pieds mignons foulaient sans hésitation et sans crainte ces carreaux humides. Aussi nos présidentes actuelles ne se décideraient-elles plus à habiter une semblable maison. Partout la bourgeoisie abandonne aux prolétaires ses anciennes demeures; les finances, la magistrature et le barreau cèdent la place à l'industrie.

L'industrie, en effet, a besoin d'espace; à peine même si elle se trouve à l'aise dans ces immenses salons d'autrefois. Jetez un regard sur l'atelier des graveurs de l'Illustration: toutes les places sont occupées: partout où la lumière pénètre, elle est avidement interceptée au passage par un groupe d'artistes sur lesquels veille sans cesse l'oeil du maître.

Le soir venu, les tables qui avoisinent les fenêtres sont abandonnées; tous les graveurs chargés, à tour de rôle, de passer la nuit, se réunissent autour des tables circulaires rangées de distance en distance. C'est un spectacle des plus curieux. Les rayons de la grosse lampe qui s'élève au centre de chaque table, traversant des globes ne verre remplis d'eau, répandent une lumière tellement éclatante sur les mains, les figures, les burins et les bois de chaque graveur, que tout le reste du salon paraît plongé dans une obscurité profonde. Les yeux éblouis, on se dirige à tâtons vers ces phares lumineux. On croirait voir un des tableaux les plus colorés de Rembrandt.

Je ne raconterai point ici l'histoire de la gravure sur bois; un autre, plus compétent que moi en pareille matière, entreprendra un jour cet intéressant travail; je résumerai seulement quelques renseignements généraux sur cet art d'origine moderne, sans lequel l'Illustration n'aurait pas le bonheur de faire le vôtre.

L'artiste dessine avec un crayon ordinaire de mine de plomb, sur un morceau de bois bien sec, bien uni, légèrement blanchi, comme sur une feuille de papier. Le dessin, jugé et accepté, est immédiatement porté à l'atelier général des graveurs, dont le dessin ci-joint vous offre l'image fidèle. Des qu'il arrive, on le grave, sans trêve ni repos, jour et nuit; car souvent il doit être achevé en moins de quarante-huit heures. Le procédé est fort simple, mais la mise en application exige une grande adresse. Il s'agit, en effet, d'enlever, à l'aide de butins de différentes grosseurs, toutes les parties du dessin qui doivent être blanches. La gravure sur bois diffère du tout au tout de la gravure en taille-douce.--Le graveur sur cuivre ou sur acier creuse sur la planche les mêmes traits que le graveur sur bois a le soin de laisser en relief; en d'autres termes, le graveur sur cuivre ne touche pas tout ce qui doit, dans la gravure, être blanc: le graveur sur bois, au contraire, laisse parfaitement intact tout ce qui doit être noir.--Non-seulement on travaille jour et nuit dans cet atelier, mais, quand la nécessité l'exige, on coupe un dessin en deux ou en quatre morceaux, qui sont gravés séparément, et qui, après avoir été soigneusement recollés, sont retouchés et terminés par un maître habile.

Les gravures terminées, on les envoie aussitôt dans un quartier éloigné où elles sont toujours impatiemment attendues.--Traversons donc la Seine, et transportons-nous au milieu même de la cour des Miracles, non loin du passage du Caire. Une autre fois nous vous montrerons la plus belle imprimerie qui existe actuellement à Paris; cette cour célèbre, où des écoles primaires ont remplacé les refuges des ribauds et des mendiants du moyen âge; ces vastes ateliers où plusieurs centaines d'ouvriers sont constamment occupés à composer, à corriger ou à imprimer les chefs-d'oeuvre de la typographie française contemporaine. Aujourd'hui nous nous contenterons de vous apprendre comment le journal s'imprime.

Nous sommes au vendredi: depuis la veille au soir le journal est complètement achevé; il ne reste plus que quelques corrections insignifiantes à faire. Qui d'entre vous n'a vu une imprimerie? Vous savez tous, je le suppose, que chaque compositeur a devant lui un certain nombre de cases de différentes grandeurs remplies de lettres de plomb: ses yeux sont presque constamment fixés sur le manuscrit, et ses mains connaissent si bien les places où se trouvent placées toutes les lettres de l'alphabet, les points, les Virgules, les espaces, etc., etc., qu'elles vont les prendre machinalement d'elles-mêmes sans jamais se tromper. Un composteur, instrument d'acier, sert à recevoir les lettres et donne la mesure des lignes. Les lignes réunies en certain nombre forment un paquet; on passe alors sur ces paquets un rouleau de colle imbibé d'encre, on y applique un papier légèrement mouillé, puis, à l'aide d'une brosse, on fait une épreuve, sur laquelle les correcteurs et l'auteur de l'article relèvent tour à tour les fautes grammaticales ou typographiques. Les corrections faites, le jeudi, le metteur en pages rassemble tous les paquets et en forme des pages d'après un ordre adopté et indiqué d'avance; cet ordre est parfois qualifié de désordre, mais, qu'on le sache bien, nous sommes obligés, pour avoir un tirage convenable, de mettre toutes les gravures d'un numéro sur les pages 1, 4, 5, 8, 9, 12, 13 et 16; par conséquent les articles à gravures n'occupent pas toujours la place que leur assignerait l'ordre logique. Des morceaux de plomb remplacent provisoirement les bois qui ne sont pas encore achevés, et qui ne doivent être livrés que le lendemain dans la matinée. Deux pages forment ce qu'on appelle une forme et les huit formes réunies composent seize pages, ou un numéro.

Jusque-là rien que de fort ordinaire; mais le vendredi matin, les gravures arrivent, et alors commence un nouveau travail assez difficile à expliquer, que les gens du métier appellent la mise en train.