Le contre amiral Dupetit-Thouars. favorablement interprété. Les Chambres anglaises et le cabinet de Saint-James avaient, au contraire, fait entendre les protestations les plus vives. Le Moniteur a enfin parlé. Voici la note officielle qui y a été insérée le 26 février: «Le gouvernement a reçu des nouvelles de l'île de Taïti, en date du 1er au 9 novembre 1842. M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, arrivé dans la baie de Papéiti le 1er novembre pour exécuter le traité du 9 septembre 1842, que le roi avait ratifié, a cru devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce traité, et prendre possession de la souveraineté entière de l'île. La reine Pomaré a écrit au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent la souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la maintenir dans ses droits. Le roi, de l'avis de sou conseil, ne trouvant pas, dans les faits rapportés, de motifs suffisants pour déroger au traité du 9 septembre 1812, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité, et l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti.» En même temps que ces lignes étaient envoyées au Moniteur, une dépêche était expédiée pour faire partir une corvette portant à M. Dupetit-Thouars un ordre de rappel. Jeudi, une discussion très-vive s'est engagée à ce sujet. Les interpellations de M. de Carné l'ont ouverte. M. le ministre des affaires étrangères y a répondu. A M. Guizot a succédé M. Billaut. L'un et l'autre ont captivé toute l'attention de la Chambre. M. le ministre de la marine a peut-être été moins heureux, et a laissé un trop beau jeu à M. Dufaure, qui est venu taxer le parti pris par le cabinet d'inconsidération, et son désaveu de la conduite de MM. Dupetit-Thouars et Bruat d'imprudence. M. le ministre de l'instruction publique a cru devoir prendre part au débat. La Chambre s'est montrée distraite pendant son discours, et l'attention n'a été réveillée que par la proposition de M. Ducos de motiver ainsi l'ordre du jour: «La Chambre, sans approuver la conduite du ministère, passe à l'ordre du jour.» M. Guizot a vivement demandé le renvoi de la discussion au lendemain, pour qu'il lui fût possible d'apporter à la tribune des preuves nouvelles. La Chambre, malgré son impatience de voter, a consenti au renvoi. Le lendemain la discussion a été traînante. Pendant la plus grande partie de la séance, la tribune n'a été occupée que par des comparses. MM. Guizot, Ducos et Thiers ont bien, à la fin, rendu quelque vivacité au débat. Mais les disposions de la Chambré étaient évidemment changées, et le ministère a obtenu 233 voix sur 420 votants. L'opposition ne s'est, plus trouvée en avoir que 187.
D'autres discussions non moins vives que celles que nous avons rapportées et annoncées se laissent encore entrevoir dans un très-prochain avenir. M. Charles Laffitte, dont l'élection à Louviers a été une première fois annulée par la Chambre sur la proposition même du ministère, comme offrant des faits de corruption trop évidents pour que leur constatation eût besoin d'une enquête, M. Charles Laffitte vient d'être réélu de nouveau par le même collège. L'annulation de l'élection sera-t-elle prononcée avec la même unanimité? sera-t-elle au contraire combattue, et une enquête sera-t-elle ordonnée? Que la Chambre se montre conséquente ou inconséquente avec elle-même, il y aura là encore à coup sûr une séance curieuse pour les spectateurs qui recherchent les luttes animées. La demande prochaine d'un crédit pour les fonds secrets en amènera de nouvelles.--On remarque à la Chambre, avec un étonnement mêlé de curiosité, le silence de M. de Lamartine, qui avait si souvent et avec tant de retentissement occupé des tribunes diverses entre les deux sessions, et qui n'a prononcé qu'un très-court discours depuis que la tribune parlementaire est ouverte. Son journal, le Bien public, imite sa réserve, et n'en est guère sorti qu'une fois pour attaquer l'opposition.
Des lettres particulières de Beyrouth, du 10 janvier, mentionnent le fait suivant, qui mérite d'être cité. Vers la fin de décembre et quelques jours après l'arrivée du nouveau pacha Haider, un juif algérien, ignorant qu'il était défendu aux juifs de passer devant l'église du Saint-Sépulcre, s'approcha de cet édifice. Il fut aussitôt assailli par une bande de lunatiques chrétiens qui le maltraitèrent cruellement et le laissèrent pour mort sur la place. Lorsque le pauvre juif eut recouvré ses sens et qu'il put marcher, il se rendit chez le consul français, M. de Lantivy, et l'informa de ce qui lui était arrivé. Le consul envoya aussitôt une plainte au pacha, lequel fit arrêter immédiatement les coupables. Cette mesure causa une sensation extraordinaire dans la population chrétienne; on invoqua comme excuse l'usage qui défendait aux juifs de fréquenter le voisinage de l'église. Les prieurs des couvents latins et grecs intervinrent en faveur de leurs coreligionnaires; mais M. de Lantivy ne voulut rien entendre, et soutint que le commandement; Tu ne te tueras point, devait bien plutôt être observé qu'un usage barbare, même consacré par la tradition. Haider-Pacha était tout à fait de l'opinion du consul français; mais les prieurs des couvents ayant engagé leur parole qu'aucun outrage de ce genre n'arriverait plus, M. de Lantivy consentit à ce qu'on relâchât les prisonniers après quelques heures d'emprisonnement, à condition qu'ils paieraient les dépenses que nécessiterait la guérison de leur victime. En outre, le pacha publia un ordre défendant aux chrétiens, sous les peines les plus sévères, de maltraiter désormais les juifs qui passeraient devant l'église du Saint-Sépulcre. On ne saurait assez hautement approuver la conduite de notre consul dans cette circonstance. Ce serait ravaler l'influence que la conformité de croyance peut assurer à la France parmi ces populations, que de n'en pas user pour faire prévaloir avant tout les intérêts sacrés de l'humanité.
Notre envoyé extraordinaire à Haïti, M. Adolphe Barrot, qui s'y était embarqué le 8 janvier sur la corvette l'Aube, est entré dans le port de Brest le 21 février. Il n'a consenti aucune remise sur les arrérages échus de l'indemnité due aux colons français, et rapporte 300,000 piastres fortes (1,800,000 f.). Des commissaires haïtiens seront expédiés à Paris pour s'entendre sur le paiement des intérêts de l'emprunt. Avant son départ, M. Barrot avait assisté à l'installation du nouveau président de la république, le général Hérard; la France était également représentée à cette solennité par le contre-amiral de Moges et l'état-major de la Néréide, et des bricks Génie et Papillon, qui sont demeurés dans ce port. La nouvelle constitution proclamée à Haïti déclare que les Africains et les Indiens, et leurs descendants par le père ou par la mère, pourront devenir citoyens. Aucun blanc ne pourra obtenir ce titre. La deuxième partie pourvoit aux droits civils et politiques. Dans la troisième est déclarée l'égalité des citoyens; la liberté de la presse est garantie. Des écoles seront ouvertes pour les deux sexes, et l'enseignement y sera libre et gratuit. Le peuple a le droit de s'assembler, mais sans armes. Les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont définis. Le pouvoir exécutif est aux mains du président; le pouvoir législatif est composé d'un Sénat et d'une Chambre des Communes. Un tiers du Sénat se renouvelle tous les deux ans. Le jury est établi. Les couleurs de la république sont bleu et rouge, placés horizontalement; les armes: une palme surmontée du bonnet de la liberté et ornée d'un trophée d'armes avec la légende; l'union fait la force. Port-au-Prince est le siège du gouvernement, et prend le nom de Port-Républicain. Une amnistie a été prononcée; mais l'exil du président Boyer est maintenu.
Il nous faudrait détourner les yeux de l'Espagne s'il n'était pas du devoir de la presse tout entière de mettre au ban des nations les hommes de sang qui la déciment aujourd'hui. Nous avons rapporté la dépêche atroce du ministre de la guerre. Le général Roncali, celui-là même qui accusait avec justice Espartero de manquer de générosité, d'humanité à l'occasion de l'exécution de Diégo Léon, ne se l'est pas fait dire à deux fois et a immédiatement procédé à l'assassinat sur la plus large échelle. Sept officiers supérieurs et subalternes ont été fusillés sur son commandement, et les soldats tombés en même temps que ces malheureux aux mains du brigadier Pardo ont été également décimés par ordre, de Roncali. On comprend qu'avec de pareils monstres et à côté de crimes semblables la mesure suivante n'est plus qu'une gentillesse. Les rédacteurs du journal el Mundo ont reçu l'ordre que voici: «GOUVERNEMENT POLITIQUE DE LA PROVINCE DE MADRID. A dater de ce jour, vous cesserez de publier le journal intitulé el Mundo. Dieu vous garde! Madrid, 18 février 1844. ANTONIO BENAVIDES.»--La ville d'Alicante, où l'insurrection est maîtresse, se trouve bloquée. Peut-être qu'à l'heure où nous écrivons, la ruine et la mort règnent seules dans ses murs.
Les nouvelles de Lisbonne nous font peu connaître la situation respective des partis armés en Portugal. Tout ce qu'elles nous apprennent clairement, c'est que là aussi, comme à Madrid, la constitution est mise hors la loi.
L'attention et les ovations ont suivi O'Connell à Londres. Les whigs, qu'il a si souvent maltraités dans ses harangues populaires d'Irlande, se sont montrés généreusement oublieux, et lui ont témoigné une sympathie qui a été, en plusieurs circonstances, portée à l'enthousiasme. On a annoncé qu'il devait assister à une réunion que la ligue contre les céréales avait convoquée à Covent-Garden. Une longue file d'équipages, des flots serrés et ardents de population, se sont dirigés vers ce théâtre. La salle n'a pu contenir qu'un bien petit nombre de ces curieux. La plupart des membres de l'association ont en vain exhibé leurs cartes, tout était occupé, et les femmes les plus brillantes se montraient aux premiers rangs. Des affiches ont été placardées au dehors pour annoncer que la salle était comble, et que toute tentative pour y pénétrer serait inutile. La foule extérieure s'est résignée, mais sans se disperser, et bientôt les acclamations annoncent aux spectateurs privilégiés qu'ils vont voir entrer O'Connell.
La salle entière se lève. Les applaudissements éclatent avec enthousiasme, avec, fureur, Covent-Garden en semble ébranlé jusque dans ses fondements. Enfin O'Connell a pu prendre place; il se dispose à prendre la parole; les transports se renouvellent, puis font place à un religieux silence.
«En venant ici ce soir, dit-il, j'avais l'intention de faire un éloquent discours; heureusement je dois débuter par ce qu'on peut appeler la partie solide de l'art oratoire, de la part d'une personne, qui mérite, ainsi qu'un de mes amis, d'être nommée un ami de la justice, et qui m'a prié de commencer mon discours en vous remettant 100 livres. En tout cas, il y a là une éloquence sterling, et si vous trouviez quatre-vingt-dix-neuf imitateurs de son exemple, vous auriez vos 100,000 livres (la ligue a fait un appel de cette somme pour son budget de l'année); maintenant je dois avouer que, l'argent donné, je suis à bout de ma rhétorique.» Ce n'était là qu'un piquant exorde, et l'orateur, qui se disait à bout d'éloquence, a ensuite prononcé un discours où il s'est montré aussi plein de mouvement, aussi habile, et plus touchant que dans aucune de ses précédentes harangues. Les applaudissements frénétiques qui l'avaient plus d'une fois interrompu ont éclaté de nouveau quand il a eu fini de parler, et sa sortie, comme son entrée, a été un triomphe. Le ministère est évidemment mal à l'aise de ces manifestations. La tranquillité de l'Irlande paraît également mal servir ses projets, et il s'en console en faisant chaque jour courir le bruit de complots éventés et de trames découvertes. Du reste, la Chambre des Communes a voté sur la motion de lord Russell, contre laquelle M. Peel a prononcé un discours où il s'est montré mesuré, mais fort peu sensible pour l'Irlande, et très-vif contre O'Connell. Celui-ci, dans la même discussion, a été très-serré d'arguments, beaucoup plus sobre d'images que d'ordinaire, ne cherchant plus à émouvoir, mais à convaincre. Lord Russell, de son côté, a répliqué au ministre, et a fait ressortir le danger pour l'Angleterre du statu quo en Irlande. Néanmoins sa motion a été écartée par 324 voix contre 225. Il semblerait aujourd'hui que le ministère anglais serait arrivé à se persuader que pourvu qu'il ne maltraite pas O'Connell, l'Irlande demeurera paisible. Nous lisons en effet dans le Times la très-curieuse note que voici: «Nous apprenons de bonne source que le duc de Wellington a décidé que M. O'Connell ne serait pas mis en prison; il pense que la déclaration de culpabilité suffit, et qu'un emprisonnement serait inutile; si M. O'Connell veut être modéré, nous pensons bien qu'il ne sera pas privé de sa liberté. Quant à nous, nous serons heureux qu'il en soit ainsi.» A Dublin, le docteur Gray et le docteur Atkinson, propriétaires du Freeman's Journal (journal de l'Homme libre); M. Barrett, propriétaire du Pilote; M. Staunton, propriétaire de la feuille hebdomadaire le Weekly-Registre, et M. Duffy, propriétaire de la Nation, ont envoyé leur démission de membres de l'association du rappel. Cette démarche est motivée sur la déclaration faite par l'attorney général que tout membre de l'association était responsable des publications des écrits périodiques dont les propriétaires se trouvaient affiliés à l'association.
La plus vive fermentation règne toujours dans les légations papales, et elle en est arrivée à se manifester par des assassinats. A Ravenne, un coup de feu a été tiré sur la personne de M. Claveri, directeur de la police; mais le garde qui l'escortait a été seul atteint, et, le lendemain, on a vu affiché dans les rues un avis anonyme portant que si M. Claveri ne quittait pas Ravenne, on ne le manquerait pas une autre fois. A Saint-Albert, à Fusignano, petites villes de la même légation, des factionnaires suisses ont été désarmés, des carabiniers ont été tués. A Bologne, un douanier ayant voulu arrêter un homme qui passait pour avoir fait partie des bandes d'août dernier, a été étendu mort d'un coup de pistolet tiré par celui-ci. Enfin, un des membres de la commission spéciale instituée à Ancône pour juger les accusés politiques de cette ville, M. Alessandrini, passant dans une rue d'Ancône, accompagné de deux gendarmes, a été frappé d'un coup de poignard par un homme masqué qui s'est élancé sur lui, et auquel la foule ouvrit immédiatement après ses rangs, pour lui permettre de se confondre avec les autres masques. L'état de la victime est désespéré. La suspension des plaisirs du carnaval a été immédiatement prononcée.