Plusieurs journaux avaient annoncé, dès le 15 février, que le musée des Thermes et de l'Hôtel de Cluny était ouvert. Cette, nouvelle était prématurée: ce musée ne sera livré au public que vers le 15 de ce mois. En attendant, les travaux d'installation se poursuivent avec activité. La collection qui y a été réunie comprend non-seulement quelques-uns des objets les plus précieux des arts du moyen âge, et de l'art français spécialement, mais d'autres objets très-précieux inconnus des antiquaires et des artistes.
M. le baron Reynaud, ancien examinateur des écoles royales Polytechnique et de la Marine, vient de mourir à Paris.
Courrier de Paris.
Enfin le vacarme est apaisé: après le bruit, le silence; le jeûne après l'orgie; les temples sacrés se sont rouverts, et le bal de l'Opéra s'est fermé; la pieuse voix des prédicateurs a remplacé les cris mondains et les joies effrénées. Nous vivions comme des damnés, nous allons vivre comme des saints; du péché, nous passons à la pénitence, et du gras au maigre. L'abbé de Ravignan règne et Musard abdique; du moins n'est-il pas descendu du trône sans honneur: son dernier coup d'archet a été un coup de maître. C'était le dernier samedi de sa royauté; il était cinq heures du matin, les lustres pâlissaient, et ne jetaient plus aux voûtes de la salle qu'une lumière affaiblie; les plus intrépides débardeurs étaient harassés et haletants; tout s'éteignait à la fois, le gaz et les danseurs; Musard seul restait debout et flamboyant. Tout à coup, élevant la voix au milieu du sourd bruissement de cette foule abattue: «Non! s'écria-t-il, il ne sera pas dit que nous nous quitterons ainsi! Êtes-vous donc les compagnons de Musard?» A ces mots, il agite son archet, et entonne à plein orchestre le Quadrille des Etudiants. Or, c'est tout dire: le Quadrille des Etudiants est pour le bal de l'Opéra ce que le soleil d'Austerlitz était pour la grande armée: «Soldats! voilà le soleil d'Austerlitz!» et ils s'élançaient à une nouvelle victoire. «Débardeurs! voici le Quadrille des Etudiants!» et ils se précipitent dans les fureurs d'une contredanse nouvelle. Ce quadrille magique rend la force aux énervés, la santé aux malades et la vie aux morts. Vous eussiez vu alors toute cette multitude se ranimer en poussant des vivat joyeux; et puis enfin, dans le paroxysme de sa fièvre dansante, entourer Musard, l'enlever du milieu de son orchestre et défiler bruyamment, Musard en tête. L'Empereur avait dit: «Avec des braves tels que vous, je conquerrais le monde!»--«Avec des débardeurs de votre force, s'écriait Musard, je ferais galoper l'univers!» Ainsi Musard copie Napoléon jusqu'au bout; il ne lui reste plus qu'à importer le Quadrille des Étudiants à Sainte-Hélène; mais Hudson Lowe n'est plus là pour le danser.
Les campagnes de Musard ne finissent jamais sans un grand nombre de mourants ou de morts. Il n'y a ni tête ni jambes enlevées par un boulet ou par un éclat d'obus; mais que de fièvres, de pleurésies, d'apoplexies et de pulmonies! La statistique constate un accroissement très-sensible dans la mortalité, après les jours gras. Savez-vous qui tire du carnaval le bénéfice le plus clair? les pompes funèbres:
Amusez-vous, trémoussez-vous!
Amusez-vous, amusez-vous, belles!
Amusez-vous, amusez-vous bien!
Depuis que le bal est clos, nous avons le concert:--de Charybde en Scylla.--Le concert est le fruit naturel de la saison qui commence; il pousse en mars pour fleurir dans la semaine sainte avec profusion. Le concert convient en effet aux temps d'abstinence; on peut le ranger sans inconvénient dans la classe des mets innocents que Mgr l'archevêque autorise, et qui ne compromettent nullement la sainteté du carême: il y a des talents, des voix et des instruments si maigres!--Lisez, les feuilles musicales, arrêtez-vous devant les affiches suspendues aux vitres des magasins de musique, et vous serez effrayé de l'inondation vocale et instrumentale dont mars et avril vous menacent. Ici tout le monde a la prétention d'être artiste, comme ailleurs le premier venu vise à la députation et au ministère: et, comme le concert est le baptême de l'artiste, les concerts pleuvent de tous les côtés. C'est M. Pancrace, c'est M. Pacome, c'est M. Babylas ou Barnabé qui vous invitent à un air de leur basson, de leur flûte, de leur hautbois, de leur violon et de leur clarinette: c'est mademoiselle Eulalie, Eugénie, Emphrosine, Euphémie, Anasthasie, Epiphanie qui vous proposent l'agrément de leur piano ou de leur gosier, de huit heures du soir à minuit; et tous ces pauvres gens dont les noms sont enfouis dans les coins les plus obscurs du calendrier, sortent de la salle enfumée et déserte où ils ont traîné de force leur portier, ses enfants et les enfants de ses petits-enfants, pour se former un public; ils sortent, dis-je, de cette caverne où ils ont estropié Haydn et Beethoven, ou gargouillé de l'Auber et du Rossini, intimement convaincus qu'ils sont des merveilles, et que l'univers n'a rien de mieux à faire que de leur dresser une statue séance tenante.--Il y a quelque chose de pis que l'amour-propre des grands artistes, c'est l'orgueil des petits, et voici les petits qui nous dévorent.--Je connais un homme de beaucoup de goût, très-fin connaisseur en musique et gourmet délicat, qui ne sort jamais pendant la présente saison et reste enfermé chez lui jusqu'au commencement de mai. L'autre jour je lui en demandais la raison: «Eh! mon Dieu, me répondit-il, Paris n'est par sûr à l'heure qu'il est; si je sortais, je serais inévitablement rencontré et assassiné par un concert!»
Tout n'est pas harmonie dans le monde musical; et si de temps en temps les voix y sont d'accord, les gens s'y montrent d'humeur assez discordante: le Théâtre-Italien en donne, depuis quelques jours, une preuve flagrante. Sur la scène tout va bien: l'Harmonie et sa douce soeur la Mélodie y règnent dans une union parfaite; on se croirait dans le paradis terrestre. Mais dans les coulisses, c'est autre chose, la dissonance est complète: le premier ténor ne s'entend plus avec la prima-donna, la basse avec le soprano, et le baryton avec l'impresario. Le bruit de cette discorde éclaté au dehors: les parties belligérantes ont sonné, des deux parts, le boute-selle, et donné le signal des hostilités.--Un beau matin, M. Vatel, le directeur, s'est éveillé avec la nouvelle que deux ou trois de ses principaux chanteurs refusaient de chanter: figurez-vous des soldats qui désertent au moment de la bataille. Pour prétexte à cet abandon, nos fuyards donnaient, celui-ci un mal de gorge, celui-là un rhume de cerveau. M. Vatel s'est adressé immédiatement à la justice, afin qu'elle voulût bien guérir, par un bon arrêt bien juste, des voix qu'il ne paie pas cinquante et soixante mille francs pour qu'elles s'amusent à se dire enrhumées pour le moindre caprice. M. Vatel avait d'autant plus raison de maintenir son droit avec cette sévérité, qu'une des voix récalcitrantes avait été vue la veille dans un salon célèbre, se portant admirablement bien, chantant, riant, et menant joyeuse vie, jusqu'à cinq heures du matin.--On a écrit des lettres aux journaux, on a lancé des factum pour édifier le public sur cette grave affaire; le public s'est rangé cependant du parti de l'infortuné directeur, et quand la voix coupable s'est enfin décidée à chanter mardi dernier, le parterre, juge équitable, lui a honnêtement administré le châtiment de quelques coups de sifflets. Les sifflets voulaient dire que la loyauté dans les engagements et la fidélité au devoir doivent compléter le talent de l'artiste, et qu'on compromet gravement sa réputation et son nom en jouant si légèrement avec les intérêts d'une sérieuse entreprise et les engagements de sa propre conscience. Les directions de théâtre paient les acteurs et les chanteurs à un prix monstrueux; il y a tel débitant de prose, de couplets, d'entrechats et de roulades qui est coté à la bourse dramatique dix fois au-dessus de sa valeur réelle; les directions se ruinent pour les comédiens; et quelques comédiens, au lien de donner du zèle, du dévouement et du talent en proportion de ces efforts inouïs, se montrent plus égoïstes, plus exigeants que jamais, et plus légers de scrupules.--Un honnête et pauvre soldat qui reçoit une paie de cinq sous par jour, se bat encore et va à l'assaut, tout mutilé et tout sanglant; un monsieur bien dorloté et bien frais, qui touche des billets de banque à la douzaine, sous prétexte qu'il fait une roulade agréable, un point d'orgue et un trille, s'inquiète fort peu de compromettre une entreprise qui le dote si richement et l'engraisse, et de la ruiner au besoin, à propos d'un rhume de cerveau qu'il n'a même pas.