Nous parlions de la hausse de la roulade et de l'entrechat; précisément en voici un exemple tout récent et qui prouvera jusqu'à quel degré de folie, on peut le dire, le prix de cette denrée est poussé. Mademoiselle Carlotta Grisi, notre aimable Péri, vient de contracter un engagement avec un des théâtres de Londres; il s'agit de l'emploi d'un congé que M. Léon Pillet accorde à la Wili; ce congé est de six semaines, et l'engagement de Carlotta à Londres aura la même durée. Eh bien! savez-vous ce que ces six semaines de ronds de jambes et de jetés-battus coûteront au pauvre directeur anglais? 36,000 fr.! Autrement, pour le français, 6,000 fr. par semaine, où 3,000 fr. par représentation. Je ne sais plus quel moraliste a dit que le plus grand signe de la décadence des nations était la cherté des athlètes, des conducteurs de chars et des danseurs.

Duprez va aussi passer le détroit; il chantera, pour les menus plaisirs de Londres, Guillaume Tell, les Huguenots et le reste de son répertoire; on ne dit pas à quelles conditions, et si c'est à 1 fr. ou 1 fr. 50 cent. la note. Duprez gagne 80,000 fr. à l'Académie royale de Musique; ses congés annuels complètent les 100,000 livres; on avouera qu'il y a là de quoi payer amplement les leçons d'anglais que le célèbre ténor a prises récemment pour chanter: Asile héréditaire, dans la langue de Joint Bull.

Au théâtre, tout tourne au Bohémien; nous avons déjà les Bohémiens de Paris, de l'Ambigu-Comique, et les Mystères de Paris, de la Porte-Saint-Martin, qui ne sont que des bohémiens sous un autre nom. Le théâtre de la Gaieté vient de compléter la collection de ces enfants de Bohème, par la Bohémienne de Paris, drame en cinq actes mêlés de lazzi par M. Paul de Kock, et de scélératesses, par M. Gustave Lemoine; l'un est pour la partie gaillarde et burlesque, l'autre pour les noirceurs.

Cette bohémienne de Paris est fille d'une marchande de vieilles friperies; son premier soin a été d'abandonner sa mère; de là à tomber dans toutes les fautes et dans tous les vices, il n'y a pas loin: la Bohémienne n'y manque pas; si bien que du vice elle arrive jusqu'au crime: la pente est naturelle et inévitable: cette malheureuse vit dans ce monde perdu avec une effronterie repoussante; sous les apparences de l'élégance et du bon ton, elle cache les plus infâmes entreprises; ici c'est un enfant qu'elle dérobe et qu'elle élève comme sa propre fille pour s'emparer d'une fortune considérable; là, ce sont des diamants de riches parures qu'elle soustrait par vol ou par violente. Avec le produit de sa corruption et de ses actions criminelles, cette femme,--si on peut l'appeler de ce nom,--tient un état de maison brillant; elle reçoit des honnêtes gens dupes de l'apparence; mais le fond de cet intérieur si magnifique se compose d'escrocs et de bohémiennes, agents secrets et exécuteurs des basses oeuvres de la Bohémienne en chef.

C'est au milieu de ce mensonge de bonne réputation et de cette vie éclatante et honorée, que la Bohémienne commet un nouveau vol de quatre cent mille francs; longtemps elle échappe à l'impunité, à travers une complication d'événements mélodramatiques que nous n'entreprendrons pas de raconter, Dieu nous en garde! mais enfin la Providence du boulevard intervient; la prétendue grande dame est reconnue pour la fille de la fripière, la femme vertueuse pour une intrigante ignoble, la mère pour une voleuse d'enfants; la pauvre fille qu'elle avait associée à la honte de sa vie lui échappe heureusement avec toute sa pureté. Quant au reste des crimes commis par la Bohémienne, le gendarme qui l'arrête au dénoûment en fera bonne justice.--Voilà cependant les spectacles à la mode! La dégradation morale, le vice effronté, la cour d'assises et les bagnes! Si M. Etienne dit vrai dans son discours de réception à l'Académie française, et si en effet l'histoire des moeurs contemporaines peut se faire par le théâtre, que penseront nos futurs historiographes? En consultant le théâtre actuel comme étant un miroir fidèle de ce temps-ci, ne concluront-ils pas que notre siècle était un siècle de prostituées et de bandits?--Heureusement que nous sommes encore plus indifférents au mal que réellement mauvais, et que nous souffrons ces représentations violentes et honteuses plutôt par négligence que par extrême corruption, peut-être cependant est-il temps que les honnêtes gens ferment l'écluse et repousse le flot empoisonné!--Cette littérature de bagnes est comme la Seine depuis quelques jours; elle a grossi tout à coup, et menace de déborder et de causer des ravages, si on ne l'arrête.

Le Gymnase nous a donné, pour compensation, la Tante Bazu. Cette vieille tante est une excellente femme, un peu quinteuse, très-susceptible et passablement emportée; d'abord elle se fâche et vous querelle; mais il n'y a rien de meilleur au monde que ses raccommodements; ses plus grandes colères ont toujours pour dénoûment un bienfait ou une bonne action; ainsi, dans un premier mouvement de rancune, la tante Bazu est sur le point de ruiner son neveu et de lui enlever une charmante femme qu'il aime; mais cette boutade ne dure pas longtemps; l'honnête Bazu répare bientôt tout le mal, marie son neveu, fait son bonheur et lui ouvre son coffre-fort tout plein d'adorables billets de banque. Si vous rencontrez par hasard une tante Bazu disponible, pourvue d'un tel coeur et d'un tel coffre-fort, veuillez me donner son adresse, je serais bien aise d'en faire ma tante et de devenir son neveu.

--Le projet d'élever une statue à Rossini, au foyer de l'Opéra, est en pleine voie d'exécution; la commission est constituée et vient de lancer son appel aux souscripteurs; cette espèce d'ordre du jour se recommande par la signature des noms les plus distingués ou les plus illustres; Auber est à leur tête: il est rare de voir un homme prendre l'initiative, dans une entreprise qui a pour but de glorifier un confrère vivant; cette démarche honore le caractère du gracieux et savant compositeur auquel l'att français doit de si charmantes et de si nombreuses couronnes. Quant à Rossini, on ne dit pas si on lui a demandé ce qu'il pensait de cette statue qu'on veut lui dresser à sa barbe.--D'après l'insouciance où il vit depuis dix ans, et l'espèce d'oubli qu'il semble faire de sa personne, de son génie et de sa gloire, on peut croire que s'il ne fallait que son consentement pour poser la première pierre de la statue, il refuserait sa signature.

M. de Balzac est bien positivement revenu de Russie; nous l'avons rencontré hier en chair et en os, très-gros, très-frais, très-bien portant, avec ce sourire jovial et cet oeil étincelant qui le distinguent de nos pâles et lugubres écrivains à la mode. Déjà la présence de M. de Balzac à Paris se manifeste: un libraire va publier une nouvelle production de cet infatigable et ingénieux écrivain; de son côté, le Journal des Débats tient de lui un roman en trois volumes, qui naîtra en feuilletons aussitôt que nos honorables, rengainant la politique et sonnant la retraite, laisseront le champ libre à la poésie et à l'imagination.--Nous verrons si Balzac fera oublier Sue, et si les Mystères de Paris trouveront un rival redoutable dans ce roman de l'auteur d'Eugénie Grandet, qui cache encore le titre et les armes de son nouveau-né pour étonner davantage et frapper à l'improviste.

--Le gendre de Charles Nodier a demandé l'autorisation d'ajouter à son nom celui du spirituel, ingénieux, regrettable défunt, et de s'appeler Menissier-Nodier: hommage pieux que tout le monde approuve.--On annonce la mort de madame Rossi-Caccia, cantatrice distinguée; raison évidente pour qu'elle se porte à merveille, et que nous apprenions demain sa résurrection.

--La reine dona Maria vient d'envoyer à Donizetti l'ordre de la Conception; on sait qu'en fait de conception S. M. est prodigue.