G. DE LA LANDELLE.

(La fin à un prochain numéro.)

Épisodes de la Vie d'une pièce d'or,

RACONTÉS PAR ELLE-MÊME.

Je naquis grande dame et plus belle mille fois que le jour. Je commençai d'être admirée en commençant de vivre. A peine eus-je revêtu ma robe éclatante, que tous les yeux se fixèrent sur moi avec une expression de convoitise qui, à l'époque de mon début, troubla mon innocence et effaroucha ma pudeur. Depuis, j'ai acquis cette heureuse assurance que procurent les grands succès dans le monde; je sais l'art de ne plus rougir devant mes courtisans. D'ailleurs, aujourd'hui, je connais le prix que je vaux, et j'accepte sans embarras les hommages qui me sont en tous lieux adressés, parce que j'ai la confiance de les mériter partout.

Je ne veux pas raconter toutes mes aventures; ce serait une oeuvre trop longue et trop fatigante pour moi qui ai contracté les goûts des personnages avec lesquels j'ai l'habitude de vivre et qui, en conséquence, aime la mollesse et l'oisiveté. Je désire seulement vous confier le principal épisode de ma brillante existence; vous verrez, par les échantillons qu'il me plaît de mettre sous vos yeux, que ma naissance aristocratique ne m'a pas toujours préservé des humiliations; que comme les grands de ce siècle, j'ai éprouvé des fortunes diverses qui m'auraient sans doute instruite, si, je consens à vous en faire l'aveu, je n'étais pas née orgueilleuse.

Je fis ma première entrée dans le monde à une époque bien dure pour les personnes de condition; mais j'eus ce bonheur singulier d'échapper tout d'abord à un contact grossier, et de tomber au pouvoir d'un gentilhomme corse qui commençait, en ce temps-là, à faire une assez belle figure à la tête de la république française. Jamais je ne jouai un plus beau rôle, jamais je n'exerçai sur les destinées de la terre une influence plus grande qu'à cette époque de ma vie.

C'était au château des Tuileries, en 1804; je dormais paisiblement, avec un grand nombre de mes soeurs, dans le tiroir d'une table chargée de cartes géographiques, lorsqu'un jour mon tombeau s'ouvrit brusquement à la lumière. En même temps une main blanche et fine, une vraie main de dictateur, se glissa un silence auprès de moi, me saisit avec une vivacité brutale, et me jeta, toute frémissante de dépit, sur une immense carte d'Europe; M. de Buonaparte, mon maître,--je lui donne, ce titre par exception, car mes autres possesseurs ne sont que mes valets,--M. de Buonaparte était, ce jour-là, un petit homme en habit militaire, à figure humorique, avec un grand front sillonné de plis dédaigneux. Je l'ai revu plus tard gras, frais, et, je le suppose, enchanté de vivre; mais, au temps dont je parle, il n'en était pas ainsi; il ressemblait beaucoup à un homme sans appétit et sans sommeil. C'était un visage bilieux de conspirateur; j'en ai rencontré d'autres qui lui ressemblaient à quelques égards, mais ils n'avaient pas la mine si fière.

Le premier consul, tel était alors son titre, me prit avec distraction entre ses doigts, me tourna et me retourna en tous sens, regarda la pique surmontée d'un bonnet ronge qui se dressait sur mon dos, contempla la Liberté debout sur ma face, puis, souriant d'un sourire moqueur, me laissa une seconde fois retomber sur la table.

Il se leva, se promena à grands pas dans la salle comme le lion dans sa cage, s'arrêta longtemps à une fenêtre devant laquelle passait la foule, frappa son vaste front de sa petite main blanche, croisa ses bras derrière le dos, toussa d'une toux fiévreuse, leva les yeux en l'air, regarda le parquet qui claquait sous ses pieds agités, les tableaux suspendus aux murailles, le lustre qui étincelait sur sa tête, murmura à voix basse des paroles confuses, inintelligibles, puis revint tout à coup, par un brusque détour, l'air résolu quoique tout pâle, se rasseoir sur son fauteuil doré devant la table où je l'observais. Il était si ému, le héros, que j'en tressaillis sous ma robe de métal. Cet homme en proie à une pensée secrète et grandiose me faisait peur. Je comprenais que j'allais être témoin d'un spectacle solennel; mais je ne m'attendais guère à ce que ce jeune conquérant, le seul homme peut-être des temps modernes qui ait eu le courage de me mépriser, me rendit l'arbitre de sa merveilleuse destinée.