Il chuchotait toujours quelque chose entre ses dents, et faisait des gestes comme un fou qui se querelle avec des fantômes. Attentive aux moindres sons, je lui entendis plusieurs fois prononcer le nom d'empire et d'empereur. Il parla de la France, de l'Europe, du monde; il nomma le peuple, l'armée.--Je n'ai pas beaucoup d'esprit, quoique en définitive personne n'en ait plus que moi, mais je ne tardai pas à comprendre qu'il ne s'agissait de rien moins que de me débarrasser de ma pique, pour me confier un sceptre, et que de substituer une couronne d'empereur à mon vilain bonnet phrygien.
Mes instincts aristocratiques se réveillaient en foule, lorsque M. de Buonaparte se leva une dernière fois, oppressé et frissonnant comme un homme qui va interroger le destin. Il me prit, me souleva en l'air, et me laissa aussitôt retomber en criant: «Face!» Heureusement je connaissais ce jeu familier aux enfants et aux superstitieux; je n'hésitai pas à complaire aux désirs du premier consul; je me jetai lourdement sur le dos, étalant au soleil ma face resplendissante.
Le premier consul se pencha sur moi avec une expression de joie profonde, tomba dans une courte rêverie, puis se releva soudainement, la figure radieuse, le front rajeuni, en criant: «C'en est fait! A moi l'empire! Vive l'empereur!»
Un mois après ce grand événement, je quittai l'appartement de celui à qui j'avais donné la couronne de Charlemagne pour entrer dans le secrétaire d'un négociant. Cet heureux mortel avait eu l'honneur de fournir les milliers de lampions qui éclairèrent les fêtes du couronnement de l'empereur Napoléon.
A vrai dire, je ne fus pas heureuse dans cette demeure bourgeoise. J'y rencontrai pour la première fois des petites gens dont je n'avais pas soupçonné l'existence. Ainsi je fus à tout moment coudoyée par des créatures de bas étage qui salissaient ma robe splendide du contact de leur robe d'argent ou de leur robe de cuivre. Je ne vous raconterai pas ce que je souffris alors, parce qu'aujourd'hui je sais que c'est le bon ton de ne pas respecter les personnes de qualité.
Donc j'épiais le moment favorable pour sortir de ma prison d'acajou, lorsqu'un matin je m'éveillai entre les mains d'un enfant aux belles joues rosées, aux yeux bleus, aux longs cheveux qui retombaient en boucles blondes sur une collerette bien plissée. «A la bonne heure! pensai-je, j'aime mieux vivre en société avec ce marmot; c'est moins avilissant, et d'ailleurs il est à croire que nous ne resterons pas longtemps ensemble.»
Le lendemain même de mon nouveau début je fus conduite chez un fameux marchand de joujoux, qui, comme de raison, me trouva belle et désira me posséder.
Hélas! le petit traître me livra sans regret à l'avidité du marchand, qui me mit dans sa poche en riant tout bas d'un air sournois; il me livra avec joie même et reçut en échange, savez-vous quoi? j'ai honte de le dire: il reçut un affreux polichinelle avec deux énormes bosse» rehaussées de brocart, une sur le ventre, l'autre sur le dos, un chapeau chargé de clinquant et un épouvantable nez rouge.
Après avoir éprouvé une humiliation aussi cruelle, j'aurais pu perdre quelque chose de ma foi en mon mérite, si je n'avais éprouvé ensuite, dans mille, autres circonstances, que l'autorité de ma race est immense, et qu'avec l'aide de mes soeurs je puis forcer les regards les plus fiers et les yeux les plus beaux à se baisser devant l'éclat de ma puissance. Qu'il me suffise de dire, pour faire comprendre en un mot le pouvoir dont nous disposons, que nos favoris, généralement choisis avec intention parmi les sots, sont placés, grâce à nous, dans l'estime des hommes plus haut que les princes, plus haut que tous les génies de la terre.
Après mille aventures bizarres, après avoir fait les guerres d'Allemagne dans la poche d'un colonel, et la campagne de Russie dans un fourgon du roi Murat, je tombai entre les mains d'un Cosaque qui m'emporta dans son pays.