C'est qu'en effet, depuis quelque temps, tout journal est une véritable nécropole, un champ de meurtres et de ruines, une forêt de Bondi, où il n'est pas sain de passer seul et sans armes. Le lecteur qui s'aventure imprudemment dans la contrée des Nouvelles diverses, tressaille à chaque pas et court risque de la vie; ici un bandit s'introduit dans la maison d'un millionnaire, et laisse après lui un coffre-fort brisé et un cadavre étendu sur les dalles; là deux pauvres vieilles femmes tombent sous les coups d'un assassin; tous les jours du sang, tous les jours des crimes hideux, tous les jours des crânes fendus, et le vol se glissant dans les demeures et y introduisant le meurtre à l'œil hagard.--Hier c'était la veuve Sénepart, aujourd'hui le banquier Donon-Cadet, demain l'Anglais Ward; chaque semaine a son forfait, son bourreau, sa victime; et les journaux ne manquent pas de vous donner, avec une exactitude qui fait dresser les cheveux sur la tête, les plus minutieux et les plus horribles détails de ces effroyables aventures.--En vérité, en lisant les feuilles du matin, on se tâte pour s'assurer si on n'a pas reçu quelque coup de couteau ou de poignard, et peu s'en faut qu'on ne crie: «A la garde!» La main de la justice saisissant le crime, la loi le frappant de son glaive, ne semblent plus même inquiéter le criminel. L'infortuné sculpteur P... a été frappé de dix coups de stylet par son apprenti, qui venait d'assister au supplice de Poulmann: et peut-être quelque assassin en expectative se prépare à suivre assidûment les débats de l'affaire Ducros, le meurtrier de madame Sénepart, qui commenceront la semaine prochaine. Ne sont-ce pas là des faits épouvantables et qui attestent malheureusement qu'il y a, à côté de notre monde de mœurs si faciles et si douces, je ne sais quelle race féroce de damnés toujours armée et toujours menaçante? Quel est le moyen d'apporter la lumière à ces âmes ténébreuses et perdues? N'y en a-t-il aucun, et la société aura-t-elle toujours ses tigres, ses hyènes et ses chacals?

C'est peu des hommes; les choses se mettent de la partie et jouent, à leur tour, des jeux effrayants et terribles; tantôt--et nous en avons eu tout récemment de douloureux exemples--c'est l'incendie qui allume ses flammes dévorantes et détruit de riches manufactures; le pâle ouvrier, sans travail et sans pain, erre sur les décombres fumants; tantôt c'est l'inondation,--les récits publics l'attestent,--qui promène sur les campagnes et sur les villes ses irrésistibles fureurs; les hameaux disparaissent, la campagne est dévastée; des cadavres d'hommes et de maisons flottent à la surface des vagues déchaînées; l'inondation, fléau cent fois plus avide et plus insatiable que le dévorant incendie! En vain la prévoyance humaine s'efforce d'opposer un obstacle à cet ennemi sans frein; il rugit, il s'agite avec rage, et brisant, comme une paille fragile, la digue la plus solide, répand la peur, la mort, le désastre de tous côtés.--Plus loin, c'est l'ouragan qui gronde; l'ouragan, à qui rien ne résiste; l'ouragan, monstre aux effroyables tourbillons, qui déracine les arbres dans sa course haletante, abat les hautes tours et les hauts clochers, emporte les toits et les murailles, fait crouler les arches des ponts et les engloutit, dans les fleuves.--Qui n'a tressailli d'épouvante en entendant la récente nouvelle de la ruine du pont de Beaucaire, qu'une trombe furieuse a fait voler dans les airs et dispersé par débris, laissant des cadavres sur la rive.

Voilà les faits sinistres qui occupent la ville depuis quinze jours, et se mêlent au bruit de ses fêtes; l'élégant Paris ne s'en amuse pas moins et continue de courir le bal.--Des pauvres gens inondés, noyés, ruinés, assassinés, incendiés, mais savez-vous une c'est affreux, ma chère!--A propos, dansez-vous la polka?

Rien n'est plus intéressant, en effet, que la polka; rien ne cause en ce moment des émotions plus profondes, rien, pas même l'aventure du navire hollandais l'Elberfeldt.--Le navire était en route pour l'Angleterre, sous le commandement du capitaine Stranach; il avait à son bord M. Busch. En approchant des côtes, M. Busch fit observer au capitaine Stranach que, depuis quelques instants, le navire tressaillait en marchant. Pour M. Busch, navigateur habile, ce tressaillement était le signal d'une prochaine catastrophe; M. Burch prévoyait que le bâtiment, construit en fer, ne tarderait pas à s'entr'ouvrir: «Alerte! capitaine; faites préparer les embarcations! alerte! alerte!»

A peine l'alarme était-elle donnée qu'on entendit un craquement épouvantable; M. Busch avait dit vrai: l'Elberfeldt venait de se rompre par le milieu, en deux parts égales. «Nous sommes perdus! s'écria l'équipage.--Arrêtez les machines! hors les embarcations!» répliqua M. Busch; et en même temps il se jeta dans le canot avec deux hommes et le fit amener. Le vent soufflait avec violence; cependant M. Busch, avec un rare sang-froid et une grande habileté, maintint le canot le plus près possible de l'arrière du navire; en même temps il criait au capitaine Stranach de se jeter à la mer avec un aviron, afin d'éviter d'être écrasé entre l'arrière et l'avant, qui se rejoignaient en s'abîmant.

Ce fut alors un moment suprême et terrible; le navire sombra; les chaudières, écrasées par le choc des deux parties du bâtiment, lancèrent, dans les airs d'immenses nuages de vapeur et des jets d'eau bouillante; enfin, au milieu de ce vaste tourbillon de flamme et de fumée, l'Elberfeldt disparut dans l'abîme béant, après une horrible explosion; spectacle effrayant et grandiose!

Aussitôt M. Busch s'avança sur le champ du désastre, pour sauver les victimes; la première qu'il recueillit fut le capitaine Stranach, qui se tenait sur l'eau, soutenu sur un débris flottant de l'Elberfeldt; après le capitaine, M. Busch sauva les matelots: l'équipage se composait, de treize hommes, trois seulement périrent dans cette fatale journée. Pendant quatre heures, le canot portant M. Busch, le capitaine Stranach et leurs compagnons, flotta au caprice des vents sur une mer agitée et sombre; la Providence envoya enfin à leur rencontre le navire, la Charlotte, qui les prit à son bord et les mit à l'abri de tout danger.

J'ai entendu raconter cette catastrophe de l'Elberfeldt, beaucoup mieux que je ne le fais, dans un bal charmant, par une femme fine et blanche, au doux regard, aux lèvres roses, aux dents d'ivoire, à la taille de guêpe, à la jambe de biche, au petit pied de fée, qui se leva en souriant, après le récit terrible qu'elle venait de faire, pour se livrer aux bras d'un valseur acharné; je pensais, en la voyant si ardente au plaisir, que toutes ces frêles et intrépides petites Parisiennes valseraient encore, valseraient toujours, alors même qu'une voix leur crierait, comme M. Busch au capitaine Stranach: «Prenez garde, la mort est sous vos pieds; le sol tressaille, et la salle de bal va s'entr'ouvrir, s'écrouler et vous engloutir!»

Il y a aujourd'hui à Paris un homme dont on parle certainement beaucoup plus que de tous les hommes de génie ou de talent de notre époque; cet homme a un crédit immense, une réputation prodigieuse; son nom est dans toutes les bouches; il n'est question que de lui du matin au soir: «Eh bien! l'avez-vous vu? Vous êtes-vous entendu avec ce personnage merveilleux? Veut-il, ou ne veut-il? irez-vous le trouver, ou daignera-t-il venir chez vous?» Telles sont les questions qu'on échange de tous côtés; ni Mirabeau ni Napoléon n'ont excité une pareille rumeur et obtenu un tel crédit.--Le nom de ce prodige, s'il vous plaît?--Ce prodige se nomme Cellarius. Vous me regardez d'un air ébahi; quoi! vous ne connaissez pas Cellarius? Mais qui êtes-vous? mais que faites vous? mais d'où sortez-vous? Quand on vous parle de Cellarius, faire cette mine d'ignorant et de débarqué de Pontoise! en vérité, c'est à ne plus oser dire qu'on est de vos amis! c'est à vous tourner le dos! c'est à vous mettre à la porte! c'est à vous fuir d'une lieue à la ronde!

Apprenez donc, et ne l'oubliez pas, que Cellarius est un homme... ah!... un homme dont... un homme que... un homme... c'est un homme enfin... qui donne des leçons de polka! Il n'y a guère qu'un mois que la polka fait tourner la tête ou plutôt la jambe à nos lionnes, depuis la jeune lionne aux crins noirs et blonds, aux reins souples et cambrés, jusqu'à la lionne émérite pourvue d'une fausse crinière, jusqu'à la lionne efflanquée et édentée. Ce mois a suffi pour élever Cellarius au-dessus de la colonne; Musard n'est plus qu'un drôle; Cellarius va mettre l'empereur Musard à bas de son piédestal! Cellarius n'était rien hier, il est tout aujourd'hui.