Vous jugez de l'air de Cellarius et des allures qu'il se donne; mais, après tout, comme le grand Cellarius n'a pas le don d'ubiquité, et qu'il ne saurait être en même temps partout où on le demande, il se partage le plus qu'il peut, et se loue, au quart d'heure, à la demi-heure, à l'heure, je ne dirai pas à la course, un personnage de l'importance de Cellarius ne prend pas la peine de se déranger; on vient chez le grand homme. Baronnes, duchesses, comtesses, marquises, femmes de banquier, femmes de notaire, femmes d'agents de change y abondent, et heureuses celles qu'il veut bien recevoir! Cellarius a répondu hier au valet de chambre d'une comtesse! «Dites-lui que je n'ai pas le temps, et qu'elle me laisse tranquille!» au groom d'une marquise: «Peut-être;» au chasseur d'une princesse: «J'y songerai;» au premier gentilhomme d'une impératrice: «Qu'elle attende.»
Quant au prix de ses leçons, le grand homme est modeste; il y a six semaines, il demandait vingt francs par heure; c'était le commencement de sa célébrité, le tarif s'est accru depuis, en proportion de sa renommée; et avant un mois, si la mode du Cellarius ne se ralentit pas, nous vous apprendrons probablement qu'un quart d'heure de polka du danseur Cellarius est une denrée hors de prix que l'on n'obtient plus qu'en déposant un cautionnement de 100,000 francs chez le concierge.
Je demande pardon à Jeanne d'Arc de la faire intervenir dans ces passe-temps mondains; la chaste, simple et pieuse Jeanne va se trouver bien déplacée au milieu de ces têtes légères et folles de polka; mais elle m'absoudra en faveur de ma bonne intention, qui est de rendre justice au talent d'un poète et à une œuvre distinguée: le poète s'appelle Porchat, et il est de Lausanne; l'œuvre, qui a pour titre: la Mission de Jeanne d'Arc, vient de paraître à la librairie Dubochet, rue de Seine. Sous ce litre, la Mission de Jeanne d'Arc, on pourrait soupçonner quelque épopée en vingt-quatre chants; il n'en est rien, et nous ne prenons pas notre lecteur en traître; c'est d'une tragédie qu'il s'agit, d'une tragédie en cinq actes, tragédie accueillie avec honneur au comité du Second-Théâtre-Français, et qui devait tenter les chances de la représentation publique. M. Porchat a préféré céder à des considérations qui font l'éloge de sa modestie et de sa délicatesse, et retirer sa tragédie pour ne pas faire concurrence à des œuvres présentées sous le même nom et le même sujet, et ne pas nuire à des droits antérieurs. Après quoi, M. Porchat s'est heureusement décidé à livrer sa Jeanne d'Arc à l'impression.
Nous venons de lire cet ouvrage intéressant et consciencieux, et c'est en toute sincérité que nous regrettons que la Jeanne de M. Porchat n'ait pas jusqu'au bout poussé l'aventure et récité sa poésie en face de la rampe, au lieu de la faire brocher ou relier pour toute fortune; sans nul doute, Jeanne aurait réussi. Des caractères bien étudiés, un style clair et élégant, de nobles idées, des sentiments vraiment français, un drame émouvant et varié, n'est-ce donc rien? Nos auteurs, même ceux en crédit, nous font-ils souvent de tels présents? et sommes-nous si fort gâtés par eux qu'il faille ne pas tenir compte à M. Porchat des honorables qualités de sa tragédie? Eh bien! si on ne peut pas entendre cette Jeanne au théâtre, du moins peut-on la lire au coin de son feu. Qu'on lise donc la Jeanne de M. Porchat, on verra que certains de nos poètes, qui donnent aussi dans le tragique, feraient sagement d'entreprendre un petit voyage à Lausanne.
Nous avons entre les mains une lettre de madame Cinti-Damoreau datée de La Havane; elle annonce son retour à Paris pour les premiers temps de 1845. Pour revenir, il faudra que madame Damoreau s'arrache aux ovations que l'Amérique multiplie sous ses pas. Il ne s'est rien vu de tel depuis le passage de Fanny Ellsler. La voie de madame Damoreau produit là-bas le même enthousiasme que le pied de l'adorable Fanny avait partout soulevé. De Philadelphie à Baltimore, de Washington à Richmond, de Richmond à Charlestown, la voix mélodieuse a séduit les plus rebelles. Artot, comme on sait, accompagne madame Damoreau et partage sa course triomphale. Les villes envoient des députations; les sociétés offrent des fêtes. A Charlestown, après le concert, la foule, s'échappant bruyamment par toutes les issues du théâtre, reconduisit les artistes jusqu'à leur hôtel, au milieu des vivat, et à la lueur de mille flambeaux.--A La Havane, où ils arrivèrent le 13 janvier, après une traversée périlleuse, ils étaient attendus avec une telle impatience, que le port se trouva tout à coup couvert d'une immense multitude pour les recevoir. Le 17 janvier eut lieu leur premier concert. On se battait aux portes; on se ruait dans la salle par flots précipités. Le journal havanais, voulant peindre le succès obtenu par la cantatrice à cette première soirée, dit: «Ce n'était pas un torrent, mais un Niagara d'applaudissements.» Un feuilleton de Paris transporté à la Havane n'aurait pas trouvé mieux.
--Du reste, après les bruits d'inondations, d'incendies, de meurtres et de polka, il n'a été question ici, depuis huit jours, que de fortifications, de patentes et de Pomaré. Décidément la semaine a été mauvaise.
--Le Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg a fait sa clôture le dimanche (6) 18 février dernier, le dernier jour du carnaval des Russes. Jamais plus magnifique représentation n'avait eu lieu à Paris ou à Londres durant les plus belles années des directions Severini ou Laporte. On jouait quelques scènes des Puritani pour Tamburini, et la Sonnanbula pour Rubini et madame Viardot-Garcia... «La salle était plus que pleine, nous écrit notre correspondant, on s'y était amoncelé; quant à vous raconter tout ce qui s'est fait à cette représentation vraiment étonnante, et mémorable, je ne sais comment m'y prendre. Il y avait, entre le public et les artistes, cet échange du besoin d'être regretté qui fait que chacun se surpasse; jamais madame Viardot et Rubini n'avaient chanté et joué avec autant de verve et de pathétique; on pleurait dans la salle et sur le théâtre. Pour vous donner une idée de l'enthousiasme général, et de la manière dont on cherchait à le témoigner, il me suffira de vous dire qu'ici, et dans cette saison, la scène a été littéralement couverte, à plusieurs reprises, de bouquets et de couronnes. Un seul fleuriste en a vendu pour 1,400 roubles. Il y a eu au moins 50 rappels. A la fin du spectacle toute la salle se tenait debout, les femmes agitant leurs mouchoirs, les hommes leurs chapeaux, c'étaient non des bravi et des battements de mains, mais des hurras et des trépignements universels. Cette scène étrange n'a fini que lorsqu'on a pris le parti de relever le lustre et d'éteindre la rampe; il n'y a que l'obscurité qui a fait partir enfin le public. Une demi-heure après, quand les artistes sont sortis, ils ont trouvé une foule immense qui les attendait à la porte pour les applaudir une dernière fois... et cependant il faisait un froid dont on n'avait pas eu d'exemple depuis dix ans (30 degrés Réaumur). Pendant cette nuit même, vingt-deux personnes sont mortes gelées dans les rues, n'ayant pas été relevées à temps par les rondes de police, qui en ont sauvé bien d'autres.» La saison prochaine promet d'être encore plus brillante que celle de cette année. Rubini. Tamburini et madame Viardot ont renouvelé leurs engagement. Madame Viardot, qui a obtenu de si éclatants succès, et qui a joué quarante fois en trois mois et demi, aura, nous assure-t-on, près de 30,000 fr. par mois.--On espère que Lablache se décidera A signer à Londres le brillant engagement qui lui a été proposé.
Fragments d'un Voyage en Afrique (l).
(Suite et fin.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410; t. III, p. 6.)
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