Nous ne suivrons pas l'auteur de ces fragments dans le récit des causes qui avaient amené la sanglante catastrophe de son malheureux ami. Le lecteur est pressé sans doute de savoir de quelle manière l'auteur a pu lui-même échapper aux périls que sa téméraire entreprise attirait sur sa tête au moment où les hostilités venaient de recommencer contre l'émir.
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A tout prix je voulus quitter Tazza, où je me sentais mourir peu à peu. Tandis que je rêvais aux moyens de m'éloigner, le ciel, touché de mes peines, fit passer dans la ville une caravane qui s'en retournait au Maroc. Ni les dangers que j'allais courir en m'enfuyant du pays sans y être autorisé par l'émir, ni les fatigues du voyage ne purent m'arrêter! Pour moi il n'y avait que deux partis à prendre: mourir ou reconquérir ma liberté. Le moment propice, le camp en désordre, la population effrayée, secondèrent mon dessein. Je me procurai deux chameaux, et je me fis associer, avec Ben-Oulil, à la caravane.

Je ne puis dire ici ce que je ressentis dès que nous eûmes dépassé les portes de Tazza; il est des impressions qu'aucune langue ne rend bien. La souffrance et la sombre atonie de mon âme s'effacèrent peu à peu pour la laisser s'ouvrir à l'espérance. J'étais presque heureux, et je ne songeais plus guère au meurtre commis sous mes yeux (tant l'homme est égoïste!), lorsqu'un nouvel accident faillit me replonger dans toutes mes terreurs. On sait qu'il faut traverser sept fois la Mina (la Blonde) avant d'atteindre Mascara. Les eaux de cette rivière sont très-basses en été, mais l'hiver les rend dangereuses; son sein, gonflé de tous les torrents qui se précipitent des montagnes, s'élève et franchit souvent les limites que lui imposa la nature. La Mina rappelle assez exactement notre Rhône, dont les flots couvrirent tant de fois les belles plaines du Midi. Quoique nous fussions alors au mois de juin, le passage de la rivière présentait de graves difficultés; il avait plu beaucoup les jours précédents, et la Mina mêlait ses eaux débordées aux mille petits ruisseaux qui sillonnent le bassin du Chélif. Au troisième bras la caravane s'élancait au galop des chameaux, lorsque Ben-Oulil perdit l'équilibre et disparut dans le gouffre. Nous ne nous aperçûmes de l'accident qu'en voyant son chameau débarquer seul sur le bord opposé.

J'appris en passant à quelques lieues de Tekedempt, qu'une cinquantaine de prisonniers français étaient détenus dans la forteresse; on les employait, dit-on, aux travaux les plus rudes et les plus abjects; aucun outrage ne leur était épargné. Quelques-uns travaillaient à la manufacture d'armes. Il y avait, en outre, en ville deux femmes et quatre enfants qui partageaient le logement de la famille d'Abd-el-Kader, ainsi que deux Alsaciennes qui avaient été laissées par un Européen en garantie de quelques fonds qu'il devait à l'émir. Ces otages n'ont pas été réclamés depuis.

Sur la ligne qui conduit à Mascara, on trouve plusieurs villes, entre autres Mysouna, Tyliouan et Callah. La première est perchée sur la crête d'une montagne; elle compte un millier d'habitants, presque tous hommes lettrés, c'est-à-dire lecteurs du Koran (on est lettré chez les Arabes lorsqu'on explique le livre du Prophète). Les Mysouniens ne s'inquiètent point de ce qui se passe autour d'eux. Tyliouan, petite cité en ruines, occupe le fond d'un vallon. Des monts élevés la couronnent; elle a de six à sept cents habitants lettrés et fanatiques qui abhorrent, non-seulement les Français, mais tous les Européens en général. Callah n'est qu'un petit douair auquel on a généreusement donné le nom de ville; quelques cabanes couvertes de chaume éparpillées sans ordre dans une plaine resserrée entre deux chaînes de montagne, quelques jardins, une forteresse ou, pour être plus exact, une tour délabrée, tel est Callah. Il est à remarquer cependant que les quatre cents Arabes qui l'habitent sont assez industrieux. Il s'y fabrique de beaux tapis de pied, dont les Marocains et les citoyens de Fez font le principal objet de leurs spéculations. On obtient ces objets à vil prix sur les lieux, tant la misère y est grande! Les populations de Mysouna. Tyliouan et Callah sont administrées par Hadji-Mustapha. Elles ne fournissent que des cavaliers à la guerre sainte. On peut recruter dans ces villes environ huit mille combattants qui suivent la bannière de Mouloud-ben-Aratch. On conçoit aisément les motifs de la haine qu'elles nous portent, car elles appartiennent à la tribu d'Abd-el-Kader. L'égoïsme, l'amour-propre et l'intérêt lui ont fait parmi elles des serviteurs dévoués.

Juillet dardait sur nous ses rayons dévorants lorsque nous traversâmes Mascara. Cette ville n'avait alors que fort peu d'habitants; on désertait ses marchés; c'est à peine si on y rencontrait quelques citoyens venus de Fez pour vendre des objets dont le pays était privé depuis que l'émir avait, par un édit, prononcé la peine capitale contre quiconque achèterait ces objets dans nos ports. Les habitants de Mascara, réduits à la misère, s'étaient jetés dans les montagnes ou retirés à Tekedempt. Ceux qui étaient restés les derniers expédiaient déjà leur bagage et n'attendaient qu'un ordre du sultan pour abandonner leurs foyers: on s'attendait à voir paraître d'un instant à l'autre les colonnes françaises. Le kalifat était sorti de la ville il avait posé son camp sur la rive droite de la Mina, à une journée de marche vers l'est. Tout ce qui, dans la ville, appartenait au gouvernement venait d'être dirigé sur Tekedempt. La contrée était en un mot sur un qui vive continuel; de toutes parts on voyait surgir des cohortes arabes. D'après nos calculs, nous avons vu défiler devant nous plus de quatre mille cavaliers marchant au secours de l'émir. La canonnade retentissait du côté de Milianah, et les vieux échos de l'Atlas apportaient jusqu'à nous ces bruits formidables. Nous marchions épouvantés par des détonations pareilles au bruit du tonnerre. Nous apprîmes ensuite que les Français s'étaient emparés de Milianah sans avoir été inquiétés par les Arabes. Ceux-ci perdirent encore beaucoup de monde dans l'affaire de la vallée du Chélif, qui eut lieu immédiatement après.

De Mascara à Tlemcen, la route est pittoresque et très-accidentée; on parcourt de longues chaussées formées par les pentes des chaînes, puis on traverse l'Hamman et le Sigg, fleuves qui se jettent dans la mer, au golfe d'Arzew, après avoir réuni leurs eaux à celles de l'Habra. Le Sigg coule aux pieds des Dj. Karkar, monts boisés que le voyageur traverse et d'où il découvre Tlemcen et toute la province. A notre droite, dans la direction du désert d'Angad, est Saïda, fort bâti par Bou-Hamidy, d'après l'ordre d'Abd-el-Kader. On met deux jours pour se rendre du Tlemcen à Saïda. Ce dernier point est, au dire des indigènes, l'un des plus importants et des plus inaccessibles de l'armée arabe; il sert de dépôt à Tlemcen; on y compte de deux à trois cents cabanes. Les prisonniers indigènes y sont en grand nombre, et Bou-Hamidy ne les rend à la liberté que sur rançon. Les déserteurs français qui, fatigués du service de l'émir, essaient de pénétrer dans le Maroc, sont arrêtés souvent à la frontière et conduits à Saïda. Là, on les asservit aux travaux les plus rebutants, et on commence par les gratifier de trois cents coups de bâton; ils en reçoivent mille après une seconde tentative d'évasion; à la troisième, ils sont décapités.

Tlemcen offrait alors le même vide que Mascara; des spéculateurs de Fez y tenaient la bourse et le marché. La ville était triste; un morne silence pesait sur ses murs abandonnés; les denrées et le pain surtout, qui s'y vendait autrefois à vil prix, étaient cotés à un taux exorbitant; tout y était, du reste, de mauvaise qualité. Abd-el-Kader avait chassé les juifs de la ville sous prétexte qu'ils entretenaient des relations avec les Français, et qu'ils les appelaient à eux. C'est dans la province de Beni-Smie, à trois journées de marche au sud de Tlemcen, qu'ont été envoyés ces malheureux parias. La plupart auront succombé dans l'exil, les riches par le poignard, les pauvres par la faim.

Après deux mois d'une marche pénible, et qu'une énergie surhumaine a pu seule me faire supporter, j'arrivai à Fez. J'avais traversé tour à tour Tetouan, Ouched et Tezas. Je passai dix-huit jours dans la capitale du royaume de Fez. C'est à juste titre qu'on l'a surnommée le Paris de l'Afrique septentrionale; elle renferme environ cent mille, habitants dans ses larges murailles. Les maisons sont assez bien bâties et le commerce y a pris, depuis quelques années, un grand développement. Le panorama que présente la ville, sa vaste étendue et son aspect éminemment militaire, tout concourt à en faire une cité magnifique si on la compare aux autres villes africaines. Dès que je fus remis de mes fatigues, je me remis en route pour Tanger, où j'entrai après six jours de marche, en passant par Alcassar. Alors seulement je pus me dire tout à fait sauvé, car, de là, je défiais les cavaliers d'Abd-el-Kader et la haine de ses tourmenteurs. Je faillis m'évanouir en voyant le pavillon national qui étendait ses couleurs protectrices sur une des maisons de Tanger. Le drapeau, c'est la patrie! le nôtre flottait sur la demeure du consul. Je reçus de ce fonctionnaire l'accueil le plus distingué, et, vers le milieu de septembre, je pris passage sur un navire qui faisait voile pour Marseille. Quelques jours plus tard, je mis le pied sur une terre que je ne comptais plus revoir, et, cédant aux transports de mon âme, je me jetai à genoux et je remerciai le ciel de ma délivrance.

Paris Souterrain.