(Suite et fin.--Voir tome II, page 405.)
II.
En pénétrant de plus en plus profondément dans les entrailles de la terre, nous devons nous attendre, dans le cours de notre voyage sous-parisien, à rencontrer bien des objets étranges et nouveaux pour nous. Au reste, il n'est pas de Colomb aventureux, à la recherche de terres inconnues, qui ait été plus surpris de ses propres découvertes, que ne le fut mon jardinier quand il eut pour la première fois connaissance de ces régions ignorées. Mon jardin était situé près du Luxembourg, et il s'y trouvait un puits excessivement profond. Je ne sais par quel hasard l'un des seaux s'accrocha si bien à un crampon de fer qui se trouvait fiché dans le revêtement, à une trentaine de pieds de profondeur, que toute la journée se consuma en vains efforts pour l'arracher de cette position périlleuse. Désespéré, le brave jardinier, à demi penché dans le puits, s'écria, à bout de patience: «C'est le diable qui l'a mis là! Pardieu, que le diable l'en ôte!
--Voilà! voilà! brave homme!» répondit une voix caverneuse résonnant dans le puits. Et en même temps une main sortant du mur décrocha le seau, tandis qu'une tête à forme humaine regardait l'imprudent jardinier en tirant la langue avec un ricanement effroyable. Le pauvre homme, stupéfait, pensa perdre connaissance. Heureusement que la terreur le fit tomber à la renverse; sans cela il eût été rejoindre le seau au fond du puits.--Et il resta persuadé fort longtemps qu'il avait vu le diable en personne.
Son aventure n'avait pourtant rien de diabolique; c'était un charitable gnome, ou habitant de la deuxième ville souterraine, qui lui avait rendu en passant ce petit service.--Et, en parcourant à notre tour ces nouvelles régions, nous allons voir que rien n'était plus facile.--Auparavant, pour bien comprendre notre itinéraire, il faut jeter un coup d'œil sur la composition géologique du monde que nous allons visiter.
Le sol sur lequel Paris est bâti se compose de couches superposées de nature et d'épaisseur différentes. Bien qu'elles varient un peu de distance en distance; que les brouillages, forages, ciblages, selon le langage de carriers, et autres accidents causés par l'action des eaux en interrompent partiellement les lignes, cependant l'ordre général est le même, et les grandes masses subsistent toujours dans la même distribution. Aussi ce sont elles que nous allons indiquer, telles qu'elles se trouvent sous Paris et vers la plaine de Montrouge.
A la surface existe une couche de terre végétale, de sable d'atterrissement et de terres de transport dont l'épaisseur varie de 2 à 5 mètres; au-dessous, et sur une épaisseur un peu plus faible, des marnes coquillières très-fréquemment gypseuses; plus bas, des marnes, calcaires, spathiques, quartzeuses, gypseuses, qui ont plus de 8 mètres de profondeur, et qui reposent sur du calcaire marin (pierre à bâtir) dont l'épaisseur, beaucoup plus considérable, dépasse souvent 16 mètres. Le calcaire est divisé lui-même en près de 45 couches de diverses natures dénommées différemment par les carriers, et dont les unes sont exploitées de préférence aux autres. Au-dessous de ces couches de calcaire se trouvent onze à douze couches d'argile plastique, séparées par de petits lits de sable, dans chacun desquels existe un niveau d'eau plus ou moins abondant. Les argiles atteignent la masse de craie dont l'épaisseur a été longtemps inconnue, et qui n'a été percée que par le forage du fameux puits artésien de Grenelle. Or, sous la presque totalité des quartiers situés sous la rive gauche de la Seine, la masse de pierre à bâtir n'existe plus. Elle a été exploitée et enlevée; en sorte qu'il ne reste plus à la place qu'une immense excavation. Nos ancêtres, ayant besoin de pierre, ont tant et si bien creusé sous leurs pieds, que ce qui était dessous est monté dessus peu à peu, au risque d'y descendre pêle-mêle en un seul jour.
Il faut cependant être de bonne foi. Lorsque Paris était renfermé dans la moitié de l'île de la Cité, ou même plus tard, lorsque ses maigres faubourgs atteignaient à peine la forteresse du Louvre, ses habitants pouvaient aller en toute sécurité chercher des pierres au milieu des bois et des marais, sans présumer que la bonne ville, après avoir brisé quatre enceintes crénelées, bâtirait sur le sol d'où ses matériaux étaient sortis. Mais nous, témoins de cet agrandissement continuel, nous continuons avec insouciance à creuser à nos portes. Nous exploitons les carrières d'Issy, de Passy, de Clarenton, etc., etc.--Et puis nous viendrions blâmer nos ancêtres!--Il est vrai, pour rendre à chacun la justice qui lui est due, que les carrières exploitées aujourd'hui le sont avec plus d'art et de prudence, et ne doivent plus faire craindre les accidents que représentent souvent celles qui remontent aux premiers temps de la ville de Paris.
En effet elles existaient déjà certainement lors de l'occupation romaine. Sur le clos Saint-Victor se trouvait l'emplacement des arènes, de l'ancien amphithéâtre, et il avait été probablement établi dans une grande carrière exploitée primitivement à ciel ouvert, dont les excavations avaient préparé favorablement le sol. On a reconnu en outre d'une manière positive que les pierres du palais des Thermes, habité par l'empereur Julien, sont en cliquart, selon le terme employé par les carriers pour désigner une sorte de liais dur qui se trouve dans les carrières du faubourg Saint-Marceau.
Les premières carrières avaient été exploitées à ciel ouvert; et c'est ainsi qu'a été formée l'excavation qui porte le nom de Fosse-aux-lions, près de la barrière Saint-Jacques. Du moment que ce système devint trop pénible par l'épaisseur croissante de la couche supérieure, les travaux furent continués à l'aide de galeries souterraines conduisant à de grandes excavations, le plus souvent irrégulières, et soutenues par des piliers réservés dans la masse. Les excavations varient nécessairement de hauteur, suivant l'épaisseur des bancs. Habituellement elles ont de 5 à 6 mètres; quelquefois, cependant, elles s'élèvent fort au-dessus.