L'Académie des Sciences, dans sa séance publique du 26 février de cette année, a décerné à M. Laurent le prix de physiologie expérimentale pour un travail fort ingénieux, et que nous croyons fait pour exciter la curiosité de nos lecteurs; ce travail a pour titre: Recherches sur l'hydre et la spongille, vulgairement connues sous le nom de polype ou éponge d'eau douce. Le sujet est propre à étonner les gens du monde; les savants, dont l'attention est depuis un siècle tenue en éveil sur les phénomènes que nous allons décrire, trouveront ici, grâce aux patientes observations de M. Laurent, des solutions pleines d'intérêt. Citons d'abord quelques passages du rapport présenté à l'Académie:

«Il y a justement aujourd'hui cent ans que le monde savant, et plus particulièrement l'Académie des sciences de Paris, émerveillés de la découverte inattendue d'un petit animal presque imperceptible, et en effet jusque-là presque inaperçu, que venait de faite un jeune précepteur des fils du Comte de Bentink, en Hollande, s'occupaient à l'envi, dans toutes les parties de l'Europe, de l'étude des polypes, sujet qui a tant contribué à éclairer plusieurs points importants de la physiologie.--A cette époque, en effet, de 1740, année de la découverte par Trembley, à celle de 1744, où il publia son célèbre traité sous le titre modeste d'Essai pour servir à l'histoire naturelle des polypes d'eau douce. Réaumur, aidé de ses amis et confrères Bernard de Jussien et Guettard, s'occupait activement du curieux animal, qu'ils proposèrent de nommer polype en même temps qu'ils en liaient habilement l'histoire à celle de cette classe immense d'êtres qu'un autre Français, Peyssonnel, venait d'enlever au règne végétal, malgré la découverte récente de leurs prétendues fleurs, due au célébré historien de la mer, le comte de Marsigli.--En Angleterre, Folkes, le duc de Richemond, H. Miles, Backer, président ou membres de la Société royale; en Suisse, Bonnet; en Hollande même, Allamand, Lionnet, le comte de Bentink, répétaient souvent en public, devant la cour et la ville, comme Réaumur, par exemple, sur des sujets d'abord envoyés par Trembley lui-même, et trouvés ensuite partout, grâce aux renseignements fournis par lui, les expériences véritablement encore extraordinaires aujourd'hui, par lesquelles était constate qu'un être organisé, dépourvu d'yeux, pouvait se diriger vers la lumière, chercher à atteindre une proie qu'il ne voyait pas, et semblait n'être qu'un estomac avec un seul orifice pourvu de filaments ou de bras préhenseurs, pouvant être retourné comme un doigt de gant, sans cesser d'exercer ses fonctions digestives comme auparavant; susceptible de se reproduire par des bourgeons poussés spontanément, ou par des œufs libres sortis d'un point quelconque du corps; et enfin, ce qui paraît encore plus extraordinaire, pouvant être coupé, haché, pour ainsi dire, en morceaux, et chaque morceau pouvant donner naissance à un être entièrement semblable à celui dont il provenait, reproduisant ainsi, dans le monde de la réalité, l'histoire fabuleuse de l'hydre de Lerne, d'où l'immense Linné, avec son imagination à la fois si religieuse et si poétique, a tiré le nom d'hydre qu'il a donné à ce genre d'animaux.» Nous passons sous silence tous les détails historiques relatifs à la découverte du polype d'eau douce, qui devait alors exciter si vivement la curiosité du public, puisque le célèbre Fontenelle commence son histoire de l'Académie des Sciences pour 1741, par cette phrase pompeuse: «L'histoire du phénix qui renaît de ses cendres, toute fabuleuse qu'elle est, n'offre rien de plus merveilleux que la découverte dont nous allons parler.»

Pour faire connaître en peu de mots les causes de l'étonnement que les naturalistes de cette époque durent éprouver en observant pour la première fois l'hydre, laissons encore parler le savant rapporteur:

«Il ne faut cependant pas croire, et tout penseur qui connaît un peu la nature de l'homme n'en sera pas étonné, qu'une découverte aussi remarquable, aussi inattendue, aussi contradictoire avec l'état de la science d'alors, fut acceptée sans contradiction, sans contrôle. Loin de là; et son auteur même crut quelque temps que ce pouvait être une plante, une sensitive encore plus sensible que la mimosa, si ingénieusement nommée pudica par Linné.

«Mais l'année 1744 n'était pas écoulée, que l'histoire des polypes d'eau douce était exposée, développée de la manière à la fois la plus simple et la plus convaincante, dans un de ces ouvrages restés comme un véritable modèle de finesse dans les procédés d'investigation, de bonne foi dans l'exposition des faits, et je puis ajouter, de vérité et d'habileté dans la manière avec laquelle des objets aussi délicats ont été dessinés et gravés par le célèbre Lionnet.»

La publication de cet ouvrage du célèbre Trembley dut produire un très-grand effet, en raison de ce que cette grande découverte d'un petit animal devenait une mine féconde et inépuisable d'observations et d'expériences curieuses au moyen desquelles l'esprit humain peut soulever quelques coins du voile épais sous lequel s'effectuent les phénomènes les plus simples et les plus mystérieux de la vie. Nous aurons soin de signaler à nos lecteurs cet ordre de phénomènes vers la découverte desquels l'Académie des Sciences de Paris dirige habilement l'industrieuse activité de tous les investigateurs du monde savant, et nous devrons le faire, parce que les découvertes de la science dans le champ des questions les plus ardues ont toujours eu le privilège de piquer vivement la curiosité des gens du monde. Toutefois, ces grandes et belles questions dont l'Académie des Sciences de Paris, par l'organe de l'un de ses membres, signale l'importance et la difficulté, ne pouvaient pas encore être posées ni attaquées avec fruit à l'époque de la découverte de l'animalité de l'hydre et de celle du corail, parce que la science n'avait point encore mis en lumière les points les plus importants de l'étude du développement des êtres doués de la vie. Voici comment le rapporteur de l'Académie s'exprime encore à ce sujet:

«Depuis la publication de l'ouvrage de Trembley et depuis la confirmation de tous les faits curieux qu'il contient, quelquefois même éclaircis et étendus par Pallas, Roesel, Schoeffer, Spallanzani, etc., l'histoire des polypes d'eau douce était presque généralement considérée comme complète et comme ne laissant rien à désirer. En effet, par comparaison surtout avec ce que l'on connaissait du reste de la série animale, on pouvait le croire, du moins sous le rapport de l'histoire naturelle. Cependant il restait un certain nombre de points que Trembley et les naturalistes du dernier siècle ne devaient pas toucher à l'époque où ils observaient, parce que les besoins de la science de la vie ne l'exigeaient point encore, et qui ont dû successivement se présenter au fur et à mesure des progrès de l'histoire des corps organisés; par exemple, les questions sur la structure, la composition anatomique et histologique de l'hydre, c'est-à-dire sur le nombre et la nature des tissus qui constituent ce curieux petit animal, sur les organes qui le forment, sur le nombre et le mode des moyens si variés de reproduction dont il est si richement doté, sur la structure des corps reproducteurs nommés gemmes ou bourgeons et œufs, et sur les phases du développement; enfin, sur les monstruosités naturelles et artificielles que ces singuliers animaux sont susceptibles de présenter à l'observateur patient et convenablement préparé pour en apprécier l'étiologie.

«Ce sont en effet ces grandes et belles questions, dont je n'ai pas besoin de faire sentir l'importance et la difficulté à l'Académie, que l'auteur des nouvelles recherche sur l'hydre a entrepris de traiter, et sur lesquelles il a lu devant elle une série de Mémoires.» Nous ne suivrons point le rapporteur dans l'examen des détails circonstanciés et nécessaires pour fonder le jugement de l'Académie, et nous nous bornerons à exposer ici les résultats des nouvelles observations faites sur les bourgeons et les boutures qui constituent les deux premiers modes de reproduction de l'hydre ou polype d'eau douce qu'on trouve dans les environs de Paris. Cet animal, quoique dépourvu de sexe se reproduit encore d'une troisième manière, c'est-à-dire par des œufs très-curieux, dont l'étude succincte sera le sujet d'un nouvel article que nous donnerons prochainement.

Des bourgeons.--Trembley et ses successeurs avaient très-bien décrit ce premier mode de reproduction du polype d'eau douce; ils avaient assez bien déterminé les divers points du corps de l'animal sur lesquels poussent les bourgeons; mais ils n'en avaient point rapproché l'étude de celle des boutures, ni de celle des œufs. Ce rapprochement devait être fait en étudiant sous le microscope, et à divers grossissements, le bourgeon observé dès le premier moment de son apparition. Cette étude, dans laquelle l'investigateur est assujetti à saisir l'instant de l'origine première d'un être vivant produit par bourgeonnement, a pour but de constater si le bourgeon de l'hydre, et de tout autre animal zoophyte, commence, comme le bourgeon d'un végétal, par une petite cellule qui pousse et bourgeonne à la surface ou près de la surface du corps de l'animal. Nous verrons bientôt quels ont été les résultats des recherches dirigées vers ce but. Il nous faut d'abord faire connaître les diverses sortes de bourgeons qui poussent sur le corps de l'hydre, parce qu'il y avait dissidence d'opinions à cet égard, et parce que cette question semble définitivement résolue dans le travail récemment couronné par l'Académie.

Le bourgeonnement se fait toujours au-dessus du niveau de la peau. Quand l'animal, tout petit qu'il est, a été retourné connue un doigt de gant, la peau interne, devenue externe, bourgeonne tout de même. Il n'y a point lieu de distinguer les bourgeons en ceux de la peau du dehors et en ceux de la peau de l'estomac, puisque ces deux peaux et leurs bourgeons, qui sont toujours externes, se ressemblent complètement et sont identiques. Les bourgeons ne se forment jamais sur le pied, ni sur les bras, ni sur les lèvres.