«Je suis arrivée ici le 30, et la reine Hortense, deux jours après avec ses enfants. Elle est aussi souffrante et aussi douloureusement affectée que moi. Nous avons le cœur brisé de tout ce qui se passe, et surtout de l'ingratitude des Français. Les journaux sont remplis des plus horribles injures; si vous ne les avez, pas lus, n'en prenez pas la peine, ils vous feraient mal. Il parait que l'Empereur a envoyé a Paris les maréchaux Ney et Macdonald, avec le duc de Vivence, pour proposer d'abdiquer en faveur du roi de Rome, et que la proposition n'a pas été acceptée. Jusqu'à présent, Évreux et Navarre sont tranquilles, mais on nous menace aujourd'hui ou demain de la visite de l'ennemi. Croirés vous que le général charge de s'emparer du département au nom du gouvernement provisoire, est le duc de Raguse, qui a passé de leur côté avec le corps d'armée qu'il commandait?»

Ce qui est moins déchirant, ce sont les reproches adroitement déguisés d'ingratitude que le prince de Talleyrand adresse à Louis XVIII, avec lequel il avait correspondu sur la fin de l'empire, et qui, en 1816, cédant aux instances de ses compagnons d'émigration, après avoir complètement disgracié Fouché, avait fait dire à son grand chambellan de ne pas paraître aux Tuileries jusqu'à nouvel ordre. La lettre du prince est du 22 novembre 1816. Il obéira à l'ordre de Sa Majesté, qui vient de lui être transmis par M. le duc de La Châtre. Il obéira avec douleur, mais sans comprendre que les rapports que Sa Majesté reçoit fassent quelque impression sur elle lorsqu'il est question du lui. Il termine ainsi:

«Je lui demanderois pardon de ma mauvaise écriture, si je ne savois qu'elle la connoît depuis longtemps et quelle la lit aisément.»

Une réclamation, empreinte d'une véritable noblesse, dictée par un sentiment parfait des convenances les plus délicates et les plus difficiles, et dans laquelle est portée au plus haut point la dignité des sentiments de famille, c'est celle de mademoiselle de Robespierre, sœur des deux conventionnels de ce nom, adressée le 21 mai 1830 au journal l'Universel. Le rédacteur de cette feuille, qui, a un premier tort, ajouta celui de ne pas le réparer et de refuser l'impression de cette lettre, le rédacteur de l'Universel avait dit, en rendant compte de prétendus Mémoires de Robespierre, dont il contestait du reste l'authenticité, que l'éditeur avait pu autrefois se procurer des documents fidèles auprès d'une sœur de Robespierre, végétant à Paris, dans le coin le plus obscur d'un faubourg, accablée d'années, de misère, du poids de son funeste nom, et acheter d'elle quelques souvenirs non effacés. «Voici la fin de la réponse éloquente, nous pourrions dire sublime, que fit vainement à ce journal mademoiselle de Robespierre, et que la Revue rétrospective a imprimée en entier, t. I, p. 104 de sa 1ère série:

«... Ce qu'on vous a dit, monsieur, est non-seulement inexact, mais cela est faux. Il est vrai que la sœur de Maximilien Robespierre végète accablée de misère, d'années, et vous auriez pu ajouter de graves et douloureuses infirmités, dans un coin obscur de la patrie qui la vit naître; mais elle a constamment repoussé les offres des intrigants qui, dans le laps de trente-six ans, ont tenté à diverses reprises de trafiquer de son nom; mais elle n'a rien vendu à personne; mais elle n'a aucun rapport direct ni indirect avec l'éditeur des prétendus Mémoires de son frère.

«Je regarde, monsieur, comme injurieuse à mon honneur et ma probité l'idée qu'on ait pu acheter de moi mes souvenirs non effacés. J'appartiens à une famille à laquelle on n'a pas reproché le vénalité. Je vais rendre au tombeau le nom que je reçus du mes vénérable des pères, avec la consolation que personne au monde ne peut me reprocher un seul acte, dans le cours de ma longue carrière, qui ne soit conforme à ce que prescrit l'honneur. Quant à mes frères, c'est à l'histoire à prononcer définitivement sur eux; c'est à l'histoire à reconnaître un jour si réellement Maximilien est coupable de tous les excès révolutionnaires dont ses collègues l'ont accusé après sa mort. J'ai lu dans les Annales de Rome que deux frères aussi furent mis hors la loi, massacrés sur la place publique, que leurs cadavres furent traînés dans le Tibre, leurs têtes payées au poids de l'or, mais l'histoire ne dit pas que leur mère, qui leur survécut, ait jamais été blâmée d'avoir cru à leur vertu.»

Toutes les pièces émanant de femmes, qui se trouvent dans cette collection, ne sont pas, on se le figure aisément, écrites de ce style. C'est sur un tout autre ton que madame de Parabere, maîtresse en titre du régent, écrivait au maréchal de Richelieu une lettre que nous ne rapporterons pas, et qui prouve qu'elle était en même temps une des maîtresses de fait de ce fameux séducteur.--Madame Denis, la nièce de Voltaire, dans une lettre du 20 juin 1755 exprime d'une manière piquante les craintes que causent à son oncle et à elle des exemplaires qui circulent du poème de la Pucelle, imprimé clandestinement. On y lit:

«Tout irait bien sans cette Pucelle. Nous recevons tous les jours des avis qui nous désespèrent, nous ne pouvons plus douter quelle ne soit en de bien mauvaises mains tant à Paris que dans les pais étrangers, et à moins que saint Denis ne dessande encore une fois sur son rayon pour la préserver des mal voulants je la croîs dans un grand danger.»

Sophie Arnould, avec sa philosophie, sa désinvolture spirituelle et son mépris de l'orthographe et de la ponctuation, qu'elle pousse, on le comprend, plus loin encore que la mère de Voltaire, écrivait, le 31 décembre 1788, à un de ses nombreux mais anciens adorateurs:

«... Vous connessés, mon amy, mon cœur et la délicatesse de mes procédés envers les illustres ingrats que j'ai associés à mon cœur, à mon bonheur et aux plaisirs de mon jeune âge: tout cela est fini, comme cela finit assés ordinairement; c'est un malheur, je pardonne à ses ingrats! l'oubly de mes attraits, de mes soins, mais non celuy de ma tendresse... Cependant il faut s'accoutumer à tout; mais me voici aujourd'hui, eh! par le temps qui coure, après vingt années de gloire, de flatteries, d'aisances, obligée de compter avec moy même, pour n'avoir pas à décompter avec les autres, mes affaires pécunières sont engagées. La charge d'une famille nombreuse dont j'étais la plus riche, trois enfants grands seigneurs le matin eh! très petits bourgeois, le soir, ou lorsqu'il s'agit de les placer à droite ou à gauche, bref, tout cela m'a sinon ruinées ou au moins bien dérangée. Vuyes mon amy quelle répons vous voudrés faire à votre Sophie.»