Une autre femme, longtemps célèbre par sa beauté, figure dans cette galerie historique sous le nom qu'elle devait bientôt après échanger contre celui de Tallien, dans une pièce écrite de la main de Robespierre et signée par lui et ses collègues Billaud-Varennes, Barère et Collot-d'Herbois. C'est un arrêt du comité de salut public du 3 prairial, l'an II de la république, qui ordonne que «la nommée Cabarus, fille d'un banquier-espagnol et femme du nommé Fontenai, sera mise sur-le-champ en état d'arrestation et mise au secret; que le jeune homme qui demeure avec elle et ceux qui seraient trouvés chez elle seront pareillement arrêtés, etc.»
Une même pièce réunit trois noms qui ont une grande célébrité dans la politique, la littérature et les arts. Elle est écrite par le prince de Metternich, adressée à madame la duchesse d'Abrantès, et sert à recommander le pianiste Thalberg. Elle est du 18 octobre 1833:
«Le porteur se nomme Thalberg; il est jeune, bon garçon, de très-bonne compagnie; à mon avis, le premier pianiste qui jamais ait joué de cet admirable instrument... Faites-le jouer; il a entre autres le talent de tout savoir par cœur. Demandez-lui tel souvenir que vous voudrez, il ne restera pas en défaut, et il vous charmera, ou je ne m'y entends pas.»
L'artiste est parfaitement arrivé à prouver que le prince s'y entend.
Nous avons rapporté le titre de ce Catalogue. S'il fallait l'en croire, cette collection curieuse serait tirée du cabinet de M. L. Un très-grand nombre de pièces nous prouvent que cette initiale dissimule le véritable nom du collecteur. Ces pièces sont adressées au marquis de Dolomieu, un des amateurs qui ont le plus fourni à la belle publication de l'Isographie. Nous ne nous expliquons pas que cette collection soit aujourd'hui livrée aux enchères. On y trouve une foule de lettres des princes et princesses de la famille régnante, qui les avaient écrites à la sollicitation du collecteur et pour la compléter, mais non à coup sûr pour voir la criée d'un commissaire-priseur s'exercer sur leurs page» d'écriture. Telle est cette lettre du prince de Joinville, adressée au marquis de Dolomieu, il la date du 2 juillet 1827;
«Voici le petit bout de lettre que vous m'avez demandé; si vous aviez voulu attendre deux ou trois ans plus tard, l'écriture eût été, je crois, un peu meilleure; mais puisque vous désirez être satisfait aujourd'hui, c'est là tout ce que je puis vous offrir.»
Du reste, ceci n'est qu'une question de convenance plus ou moins mal observées. Mais ce qui nous parait plus sérieux, c'est que nous trouvons dans ce catalogue, aux numéros 40 et 396, deux pièces signées, l'une de Molière, l'autre de sa femme, que la section des manuscrits de la bibliothèque du Roi possédait en 1825, et que l'auteur de ce compte rendu copia et fit imprimer à cette époque. Comment notre dépôt national s'est-il trouvé dépossédé au profit d'une collection particulière, de deux pièces très-rares? Comment et par qui ont-elles pu être livrées à un acquéreur, à coup sûr de bonne foi? Ceci sort du domaine de la critique. En 1832, une commission fut instituée pour examiner certains faits signalés à l'autorité supérieure, qui s'étaient passés à la bibliothèque du Roi. Cette commission, dont M. Prunelle était rapporteur, fut d'avis, après examen, que cette tâche revenait de droit à l'autorité judiciaire. Force nous est aujourd'hui, comme à la commission d'alors, de déclarer notre incompétence.
T.
Études sur les Tragiques grecs; par M. PATIN, de l'Académie française. 3 vol.--Chez Hachette, rue Pierre-Sarrazin, 12.
Nous n'avions rien encore, dans notre littérature, que nous puissions justement opposer aux excellents travaux des Allemands sur la tragédie grecque. La Harpe, qui avait fait preuve d'une critique supérieure dans l'étude de notre théâtre, s'était laissé dominer par le goût français et les préjugés littéraires de son époque, lorsqu'il examina les anciens tragiques. Son jugement nous parait aujourd'hui faire le pendant de celle fameuse traduction inexacte et francisée du père Brumoy, qui nous montre Oreste arrivant de voyage avec ses malles, comme un commis voyageur, et assis sur un canapé attendant sa sœur la terrible Électre. Les travaux postérieurs de M. Nepomucène Lemercier étaient encore entachés du même défaut que nous reprochons à La Harpe; et d'ailleurs l'auteur d'Agamemnon qui avait en partie retrouvé sur la scène la puissante inspiration d'Eschyle, n'examina, dans sa critique, l'ancienne tragédie que sous un point de vue restreint, systématique et presque personnel.
M. Patin vient combler aujourd'hui cette lacune de notre critique littéraire; ses études sur les tragiques grecs sont certainement le livre le plus remarquable que l'on ait fait, depuis W. Schlegel, sur le théâtre ancien. Nous louerons d'abord et surtout M. Patin d'avoir, après les ambitieuses théories des Allemands, traité au contraire son sujet avec nue discrétion et une sobriété éminemment françaises. Au lieu de s'égarer, loin de ses auteurs, dans de nébuleuses conjectures, dans les associations plus ingénieuses que vraies du bas-relief et de l'épopée, du groupe et de la tragédie, il s'est appliqué uniquement à comprendre le génie particulier des trois grands tragiques, et à distinguer les caractères propres, à en faire ressortir la beauté singulière et originale. Dans un semblable travail, M. Patin n'a pas recule devant les pénibles et laborieuses recherches de l'érudition; il a voulu, au contraire, que la science fût toujours la base de sa critique; et cet examen approfondi, minutieux même du texte, qui serait peut-être excessif s'il était fait de même sur Racine ou Corneille, parait être indispensable pour les tragédies grecques, si difficiles à entendre, si chargées de variantes et d'interpolations de toutes sortes. La critique verbale sera toujours, et quoi qu'on en dise, la meilleure et la plus utile pour l'intelligence et l'appréciation des auteurs de l'antiquité.