Son frère, M. Armand Leleux, a exposé les Laveuses à la Fontaine, une charmante toile de genre. Deux jeunes filles, paysannes de la forêt Noire, lavent leur linge dans un abreuvoir placé au milieu d'un chemin couvert et tournoyant, comme disent les faiseurs de pastorales. Un cavalier passe et jette sur elles des regards foudroyants. Leur beauté lui a plu, il a voulu entamer avec elles la conversation, à peu près comme Jean-Jacques Rousseau en agit avec mademoiselle Galley; mais les jeunes filles l'ont plaisanté et ont conséquemment excité sa mauvaise humeur. Composition et couleur méritent nos éloges dans ce petit tableau; quant au naturel, jamais, peut-être, M. Armand Leleux n'y arrivera plus complètement. Le seul reproche que nous devions lui adresser, c'est le manque d'air et de lumière. M. Armand Leleux a fait de si grands progrès depuis une année, que nous regrettons de ne voir qu'un seul tableau de lui.
M. Eugène Tourneux, ce jeune émule de Maréchal, qui avait obtenu une médaille d'or à l'exposition de 1843, expose cette année deux grands pastels: les deux Rois mages, et une Bohémienne. M. Eugène Tourneux a fait de sensibles progrès. Nous reproduisons sa Bohémienne, gracieuse étude d'un charmant effet, qui a l'importance d'une grande composition.
M. Dauzats, qui, jusqu'alors, n'a point exposé sans captiver l'attention du critique ou de l'amateur, a envoyé deux tableaux: une bataille, que nous reproduirons plus tard; une Mosquée, que nous reproduisons aujourd'hui, et qui est un de ses meilleurs ouvrages. Il n'y a rien de plus gracieux et de plus agréable à peindre que l'Orient, ce pays de la lumière par excellence. Chaque artiste en a rapporté, d'après ses impressions personnelles, des études qui, par la suite, sont devenues des tableaux. Le Salon de cette année abonde en peintures orientales, dues au pinceau de MM. Decamps, Marilhat et Dauzats. L'Algérie, surtout, devient le domaine de ce dernier, pour ainsi dire par droit d'occupation. M. Dauzats possède des qualités depuis longtemps reconnues et appréciées; il prend la nature sur le fait, et ne l'embellit que juste ce qu'il faut pour la rendre intéressante, et lui ôter la beauté trop nue et trop intraduisible avec le pinceau.
Une Mosquée, tableau par M. Dauzats. Un Prisonnier, tableau par M. de Lemud.
La Sainte Famille, tableau par M. Decaisne.
M. Decaisne tient un rang honorable parmi les peintres religieux. Sa Sainte Famille ajoutera encore à sa réputation, surtout si l'on se préoccupe, avant tout, en la regardant, de la pensée qui y a présidé. L'enfant-Dieu, placé entre saint Joseph et la sainte Vierge, lève les yeux au ciel, comme pour dire que là-haut seulement est sa véritable patrie, et que la terre n'est que sa patrie d'adoption. Les deux autres personnages sont bien ajustés: cependant, la tête de la sainte Vierge est loin d'offrir le type de cette divinité que Raphaël avait si bien comprise. La Sainte Famille de M. Decaisne nous a rappelé la dernière œuvre de Bouchet. Sous le rapport du dessin et de la couleur, ce tableau ne laisse rien à désirer; la correction du dessin est remarquable, et la couleur ne manque pas non plus de vérité.
M. de Lemud débute dans la peinture par un tableau, j'allais dire une étude peinte tout à fait importante. Ce qui distingue M. de Lemud, dessinateur lithographe, c'est la grâce et le charme de ses compositions, c'est la vigueur et la verve de l'exécution, c'est la couleur;--car, pour lui, le crayon ressemble au pinceau. Si le tableau de M. de Lemud est un sujet modeste, l'avenir s'offre plus riche, et bien certainement nous aurons à constater dans la suite de notables progrès. Le Prisonnier suffit pour entrer dignement dans la carrière.