Vue de la cour de l'Hôtel de Cluny.
La ville de Paris, qui avait à se reprocher l'avoir laissé démolir, dans la rue des Bourdonnais, l'admirable hôtel de La Trémouille; la ville le Paris, qui eût laissé consommer, au quai Saint-Paul, la destruction entière de l'hôtel de Sens, si le comité historique des arts près le ministère de l'instruction publique n'eût obtenu l'intervention de l'autorité supérieure, quand déjà la sape était en jeu; la ville de Paris a voulu faire oublier ses torts précédents, et les acheter en concourant largement à la conservation et au dégagement de l'hôtel de Cluny.
La plupart des travaux projetés n'ont pu encore être entrepris. La rue des Mathurins-Saint-Jacques, où l'hôtel est situé, va être portée à douze mètres, et de larges pans coupés pratiques au coin de la rue de Sorbonne, qui vient aboutir précisément en face du monument, formeront une sorte de place qui rendra la circulation facile aux abords du musée, et permettra de considérer plus à l'aise la vue de entrée de l'hôtel de Cluny, que nous donnons aujourd'hui.
On s'est borné jusqu'ici à restaurer avec une intelligence pleine de scrupule la cour de l'hôtel, sa façade; à désempâter la galerie à jour sur la couronne, à lui restituer, en un mot, son ancien aspect, celui qu'il avait aux quinzième et seizième siècles, aux temps historiques de ce séjour. A l'intérieur, dans le principal corps de bâtiment, les anciennes distributions ont été rétablies; les cloisons qui avaient été interposées pour le besoin ou les convenances des locataires qui l'avaient habité, ont disparu. Les deux ailes placées en retour n'ont pu recevoir ces améliorations, occupées qu'elles sont encore par deux locataires, dont il faut attendre le départ pour y entreprendre une restauration du même genre et les consacrer, comme tout le reste, à la destination voulue par la loi. Les déblaiements opérés jusqu'ici ont dégagé beaucoup de parties encombrées de replâtrages qui cachaient entièrement plusieurs élégants détails de la construction. Ainsi l'escalier de communication entre la chapelle haute et la chapelle basse, qui avait été découvert en 1832 par feu M. Dusommerard, vient d'être mis à jour par M. Edmond Dusommerard, son fils, qui, en achevant la restauration de la chapelle basse, a dégagé le développement circulaire de ce joli escalier, enfermé jusqu'ici dans un mur moderne. Ce mur a été démoli avec des précautions particulières qu'exigeaient à la fois et le joli travail qu'il masquait et les matériaux précieux qui avaient servi à sa construction. M. Edmond Dusommerard a retrouvé dans ces décombres les têtes presque intactes des statues de tous les personnages de la famille du cardinal d'Amboise, qui avaient leur sépulture dans cette chapelle, statues dont on croyait qu'il ne restait plus que la description donnée par Piganiol de la Force.
Ce sentiment louable a fait choisir par l'administration, pour conservateur de cette collection, M. Dusommerard fils, dès longtemps associé par son père à la pensée artistique et nationale qui a présidé à sa réunion et aux nombreuses recherches que cette entreprise avait nécessitées. Un amour éclairé de l'art et le respect filial sont donc la double garantie offerte au public, que le nouveau musée et les développements qu'il réclame seront l'objet de l'active sollicitude du conservateur. La collection de M. Dusommerard, autrefois entassée dans un ordre qui laissait fort à désirer, mais auquel les mauvaises dispositions antérieures du local ne permettaient guère d'en substituer un autre, a été distribuée avec intelligence et méthode dans six salles au rez-de-chaussée et cinq au premier étage. Du reste, le gouvernement doit sentir que la loi qu'il a sollicitée et obtenue du vote des Chambres est une sorte d'engagement qu'il a contracté. M. Dusommerard avait fait ce que peut un particulier éclairé, persévérant, désintéressé. Mais s'il eût vécu, il eût ajouté encore à ses richesses. Ce qu'il eût fait, l'État doit être bien autrement tenu de le faire; l'État doit comprendre qu'une collection particulière peut bien servir de point de départ à une collection publique et nationale, mais que celle-ci, pour mériter son titre, doit s'accroître chaque jour et s'enrichir à chaque occasion. Du reste, c'est beaucoup que d'avoir décrété qu'il y aurait un musée de ce genre; l'intérêt des amateurs ne lui manquera pas plus que les allocations de: Chambres, el les donations; les legs l'enrichiront comme aussi les votes de chaque exercice.
Les Thermes de Julien.
Dès à présent on peut y admirer des meubles, des armures, des vases et des objets divers de curiosité du moyen âge et de la renaissance; de magnifiques bahuts sculptés et incrustés avec un soin remarquable, des tentures merveilleuses, une collection de vitraux des plus grands maîtres, des panoplies sans égales, l'éperon et les étriers de François 1er, dont nous avons précédemment donné la gravure (t. 1, p. 216), un échiquier en cristal d'un travail inimitable qui a appartenu à saint Louis, des épées et des hallebardes ciselées et damasquinées, une rare collection de verres de Bohème, de vases de Bernard Palissy, des glaces de Venise de la bonne époque; des émaux, des statues, des bustes, des bas-reliefs, entre autres la délicieuse Diane de Jean Goujon; un lit complet moyen âge, des quenouilles à filer d'un travail merveilleux; des montres pleines de manuscrits illustrés; enfin une collection de vases flamands en grès du plus beau galbe. Les objets réunis dans la chapelle attireront aussi l'attention, que fixera particulièrement un prie-Dieu admirablement sculpté. Mais cette chapelle elle-même excitera encore plus la curiosité que tous les trésors d'art qu'on y pourra réunir. Il n'est rien de plus gracieux, de plus fini. On ne peut guère lui comparer que la chapelle du château d'Amboise, qui a été tout récemment l'objet d'une complète restauration artistique. M. le ministre de l'intérieur ne voudra pas faire moins que M. l'intendant de la liste civile. Les deux chapelles ont beaucoup d'analogie quant à la dimension et aux ornements. Elles en auront encore par les soins réparateurs dont elles auront été l'une et l'autre l'objet.
Avant de quitter l'hôtel de Cluny, nous avons voulu reproduire deux des curiosités qu'il renferme, de même que nous avions, à notre entrée, pris le croquis de deux aspects qu'il présente. L'une est une triptique de style gothique, en bois sculpté et doré, renfermant au milieu une Vierge et un Enfant-Jésus dans une niche et sous un clocheton travaillé à jour; les deux volets sont ornés des sculptures les plus fines et les plus délicates;--l'autre est un verre représentant une femme dans le costume de la fin du règne de Henri III et du commencement de celui de Henri IV, verre servant à deux fins et composé, dans sa partie supérieure, d'un petit gobelet, mobile sur son axe, destiné à recevoir le vin ou la liqueur que l'on donnait à goûter au convive; un large récipient inférieur servait, lorsque le verre était retourné, à recevoir le vin qu'il fallait boire rubis sur l'ongle.
On passe par une galerie découverte, débouchant dans la chapelle basse de l'hôtel de Cluny à la grande salle de bains, seul reste de l'immense construction gallo-romaine qu'on appelait le palais des Thermes ou des Termes. Cette galerie toute encombrée, cette immense salle aux arêtes puissantes encore quoique en ruines, qu'on a, il y a un certain nombre d'années, chaperonnée d'une ignoble toiture, qui disparaîtra, nous l'espérons bien, tout cela réclame des soins intelligents de réparations et de dégagements. Là devront être placés et classés tous les débris de monuments gallo romains que le sol de Paris offre fréquemment dans les fouilles qui y sont sans cesse entreprises. Tout est à faire dans cette partie du nouvel établissement national: c'est une collection à créer en quelque sorte; mais le goût de M. Edmond Dusommerard, son érudition, les traditions paternelles nous sont autant de garanties qu'il poursuivra cette œuvre avec ardeur et succès, et nos enfants y verront quelque jour inaugurer son buste comme celui du fondateur de la collection de l'hôtel de Cluny vient d'être si justement inauguré dans une de ces salles où il avait amassé tant de trésors.