Nous ne discuterons pas ici à fond l'utilité de ces expositions. Nous savons que quelques esprits se sont vivement élevés contre ces exhibitions périodiques, prétendant que là ne naît pas la véritable émulation, et citant pour exemple l'industrie anglaise, qui est arrivée à un si haut point de prospérité sans jamais avoir eu recours au stimulant des expositions. La meilleure réponse à faire en ce cas, est de raconter ce qui existe. Certes on admettra que les meilleurs juges, en cette matière, sont ceux mêmes qui partent de tous les points de la France, pour venir concourir aux expositions. Eh bien! le nombre de ceux-là a toujours été en augmentant, comme on le verra par les chiffres que nous donnerons tout à l'heure. Depuis que les expositions ont commencé en France, plusieurs chefs-lieu de département ont suivi l'exemple de la capitale. Les étrangers eux-mêmes ont prouvé qu'ils comprenaient les avantages de cette institution féconde. Il y a maintenant des expositions à Bruxelles, à Vienne, à Naples, à Berlin, en Suède, en Russie, en Espagne même, et partout on en a reconnu l'heureuse ressource, de grands perfectionnements se sont introduits dans les procédés de fabrication, et tout a concouru à amener, en même temps que l'amélioration des produits, des baisses de prix remarquables, qui ont fait descendre, jusque dans les classes inférieures, les bienfaits de la civilisation.

Il ne faut pas se le dissimuler d'ailleurs, dans l'ordre matériel comme dans l'ordre intellectuel et politique, la publicité change et bouleverse toutes les bases économiques. La liberté d'examen et de discussion amène avec elle le progrès, à quelque branche de connaissances humaines qu'elle s'applique, et tous ces propres sujets parallèles. Les connaissances théoriques et pratiques se répandent bien vite dans les masses et viennent rapidement augmenter leur bien-être, quand on leur permet de voir, d'examiner et de juger. C'est encore là, nous devons le dire, un des immenses services de la presse. Il n'est plus, heureusement, le temps où tout homme possesseur d'un secret, d'une amélioration, tenait le plus longtemps possible la lumière sous le boisseau; et en cela il ne faisait envers les autres que ce que les autres faisaient envers lui-même. Funestes représailles qui ont aujourd'hui disparu. Aujourd'hui les progrès de l'un servent à tous, et le consommateur en profite; aujourd'hui, avec les expositions quinquennales, chaque industriel sort de sa fabrique et vient montrer à tous les fruits de son intelligence, les produits de son travail; à ses concurrents, comment et en quoi il les surpasse; aux consommateurs, par quels moyens il peut livrer à bas prix de bonnes productions; car tout le progrès est dans le prix que le producteur demande de sa chose. On n'admet pas à l'exposition le chef-d'œuvre, la pièce exceptionnelle faite pour la circonstance, et pour laquelle il n'y a pas de cours; mais une fabrication bonne et continue, qui ressort à un prix constant, pendant, comme après l'exposition.

Un dernier mot enfin sur l'utilité des expositions, au point de vue de l'instruction industrielle du consommateur. Croit-on qu'il n'y ait pas un résultat positif d'éducation obtenu quand, pendant deux mois, chacun a pu visiter en détail ces vastes salles où toutes les industries, sans exception, ont leurs représentants; où, après le coup d'œil d'ensemble, on peut étudier les détails, où la fabrication dévoile tous ses secrets, où tout est apparent, outils, matières premières, manipulations, produits, tout, excepté l'ouvrier? Le goût ne doit-il pas se former quand, par exemple, pour les meubles, pour les bronzes, on voit réunis, dans un petit espace, des spécimens de tous les styles, de toutes les époques, la chaise rustique et le fauteuil pompadour, l'acajou uni et le palissandre incrusté, le simple pavé (pendule de cabinet) et les formes les plus capricieuses, les plus maniérées du siècle de Louis XV? Oui, sans doute, en sortant de là, on a vu et on sait; on a appris de la manière la plus agréable et la moins fatigante.

La première exposition, nous l'avons dit plus haut, a eu lieu en 1798. La campagne d'Italie venait de finir, et, à cet instant de calme où la république, comme le soleil, prouvait elle-même son existence, il semblait qu'une ère de paix, de force et de richesse dût enfin se lever pour la France. Il fut décidé qu'on célébrerait par une fête splendide l'anniversaire de la république, et François de Neufchâteau eut l'heureuse idée de consacrer cet anniversaire par une exposition des produits de l'industrie; c'était inaugurer dignement la paix; et, cependant, nous devons le dire, cette exposition imprévue, il est vrai, mais venue après des années orageuses, quand les hommes de cœur et d'intelligence étaient sous les drapeaux, et défendaient la patrie aux frontières avant de la servir à l'intérieur, cette exposition ne fut pas brillante. On en rehaussa l'éclat par les cérémonies imposantes de son ouverture. Ce fut vraiment une fête nationale, à laquelle le peuple s'associa avec enthousiasme: il y voyait la réhabilitation du travail et la possibilité de s'élever, dans le champ paisible de l'industrie, aux mêmes honneurs, à la même importance sociale que ceux de ses frères, qui arrosaient de leur sang les champs de bataille.

Cette exposition dura trois jours, et rien ne peut rendre l'aspect animé que présenta pendant ces trois jours le temple de l'Industrie (style de l'époque). Le gouvernement avait demandé que le jury lui désignât les douze exposants des produits les plus remarquables; le choix du jury s'arrêta sur les noms suivants, que nos lecteurs reconnaîtront, car depuis cette époque, quelques-uns ont encore grandi; c'étaient MM. Bréguet, horlogerie; Lenoir, instruments de mathématiques; Didot et Herman, typographie; Clouet, acier; Dilh et Guérard, tableaux en porcelaine; Desarnon, cheminées; Conté, crayons; Gremont et Barré, toiles peintes; Potter, faïence; Paye fils, Deharme, tôle vernie; Julien, coton filé à la mécanique.

Le ministre de l'intérieur, en rendant compte de cette exposition, disait; «L'exposition n'a pas été très-nombreuse; mais c'est une première campagne, et cette campagne a été désastreuse pour l'industrie anglaise. Nos manufactures sont les arsenaux d'où doivent sortir les armes les plus funestes à la puissance britannique.» Telle était en effet la tendance de l'époque; et n'est-ce pas ce qu'on pense, ce qu'on cherche, ce qu'on désire encore aujourd'hui?

La seconde et la troisième exposition eurent lieu en 1801 et 1802, sous le ministère de Chaptal. Ou sentait déjà renaître l'industrie; le nombre des exposants a doublé en 1801, et quintuplé en 1802. Presque toutes les branches y sont représentées, et, si l'on entrevoit la possibilité de résultats plus beaux, on peut du moins déjà se rendre compte du progrès amené par trois années de calme. A l'exposition de 1801, on décerna douze médailles d'or, vingt médailles d'argent, et trente, médailles de bronze. Ternaux, Mongolfier eurent la médaille d'or. Mais un fait bien caractéristique et qui prouve combien peu encore à cette époque on savait apprécier le travail des machines et les résultats qu'on pouvait en espérer, c'est que Jacquart, l'immortel Jacquart reçut une médaille de bronze, «pour un mécanisme, dit le rapport du jury, qui supprime, dans la fabrication des étoffes brochées, l'ouvrier appelé tireur de lacs.» Tout le monde sait aujourd'hui ce qu'est le métier de Jacquart, et a pu apprécier l'immense révolution que son adoption a causée dans la fabrication lyonnaise principalement.

L'exposition de 1806 fut beaucoup plus brillante. Ce que l'on y remarqua surtout, ce furent les châles imités de Cachemire, industrie qui a toujours été en se perfectionnant depuis, et qui est arrivée aujourd'hui à un degré tel qu'il faut une grande attention, et nous dirons presque des connaissances spéciales, pour distinguer un tissu français d'un tissu indien.

L'exposition de 1806 fut la quatrième; elle dura dix jours, et réunit 1,422 exposants. Les tissus de toute espèce furent la partie vraiment importante de cette exposition. La laine, les draperies, les soieries, les colonnades y prirent un développement prodigieux. On avait acclimaté en France les moutons mérinos; Lyon, qui avait pu enfin, à l'ombre de la paix, réparer les désastres que lui avaient causés la révolution, Lyon arrivait avec les produits de sa fabrication; Tarare et Saint-Quentin présentaient des mousselines d'une beauté et d'une perfection incomparables; Mulhouse, qui est encore aujourd'hui une des premières villes industrielles du royaume, exposait ses toiles peintes et ses cotonnades. De tous côtés l'industrie avançait d'un pas rapide; les encouragements ne lui manquaient pas; l'homme qui tint pendant quinze ans le sceptre de la France avait compris qu'en même temps qu'il faisait respecter la patrie au dehors par la force des armes, il devait établir sa suprématie industrielle au dedans; aussi, sous son impulsion magique, les arts se perfectionnèrent, les inventeurs étaient distingués, la lutte avec l'Angleterre se faisait plus acharnée et avec plus de succès, et quand il tomba, l'élan était donné et ne devait plus être arrêté. La France était désormais assez riche pour ne pas ralentir sa fabrication, tout en payant plusieurs milliards de contributions de guerre et d'indemnités; elle pouvait racheter son passé, ce passé brillant et glorieux, dont on voulut un jour lui faire honte, et acquérir le droit de continuer son œuvre pacifique et de devenir grande dans la paix comme elle l'avait été dans la guerre.

Un intervalle de treize ans sépare la quatrième et la cinquième exposition. Cette dernière eut lieu en 1819 sous le ministère Decazes. Le nombre des exposants s'élevait à 1,662. La restauration avait décidé que les expositions se succéderaient à des intervalles inégaux, mais qui n'excéderaient pas quatre ans. Celle de 1819 dura un mois. Les produits qui attirèrent plus spécialement l'attention du public furent les lainages. Les économistes purent constater d'immenses progrès, qui tous convergeaient vers l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Les bonnes étoffes de drap et leur bas prix les mettaient à la portée de tous, et l'un pouvait entrevoir le moment où le paysan le plus pauvre aurait toujours dans son bahut un vêtement de rechange, et sa ménagère des robes solides et propres.