En se rendant par mer de Bombay à Bassora, M. Fontanier relâcha successivement à Bender-Abbaz et Ormuz, dont les ruines attestent encore l'ancienne prospérité; puis il visita Bouchir, le port le plus important de la Perse, où il se fait un commerce considérable, la première cité orientale qu'il ait vue deux fois, et qui, à la seconde visite, ne lui ait pas paru plus misérable qu'à la première. Durant cette navigation, ayant reconnu que la traite se faisait dans l'Inde à bord même des navires anglais, il dénonça le Mahomedié, le bâtiment sur lequel il naviguait, comme ayant porté des esclaves de l'Inde à Bouchir; et il présenta au gouvernement français ses observations sur la traite qui se pratiquait journellement soit à Bombay et dans le golfe Persique, soit sur les navires arabes, soit sur ceux que protégeait le pavillon britannique. Le capitaine Laplace, commandant de l'Arthémise, lui répondit qu'il se trompait, et que le gouvernement anglais mettait un grand zèle à la répression de la traite; il lui citait enfin un capitaine de la marine de l'Inde qui avait été condamné à la déportation pour avoir acheté des nègres. Or, il faut lire, dans le chapitre VII, comment ce capitaine, nommé Hawkins, fut, après avoir entendu prononcer contre lui une condamnation injuste d'ailleurs, déporté à... Londres, où le roi lui accorda sa grâce et de l'avancement. Des explications fournies par M Fontanier résulte la preuve évidente que, dans l'Inde, le traite du droit de visite, si sévèrement appliqué aux navigateurs français, ne l'est jamais aux bâtiments anglais.
Quand il arriva à Bassora, M. Fontanier ne put se dissimuler combien cette ville était décliné, depuis l'époque où il y était venu pour la première fois. «J'avais alors remarqué, dit-il, une certaine élégance dans les costumes, et une assez grande activité dans le commerce; on entendait ces cris et ce tumulte particuliers aux ports de mer. Un silence de mort avait succédé, et nous arrivâmes à la résidence anglaise sans avoir presque rencontre personne. La, encore, il y avait eu des changements; car le résident était parti pour habiter Bagdad, par crainte du climat de Bassora, et aussi par le désir de se rapprocher du pacha, qui a sur ce pays la suprême autorité. Ainsi, ce palais, ou plutôt cette espèce de forteresse ou j'avais vu, pour la première fois, des soldats de l'Inde, ou régnait tant de luxe et de mouvement, tombait en ruines et était désert. La factorerie française, jolie maison située un peu au delà, était dans un état plus pitoyable encore; partout on voyait des murs écroulés, et quelques rares boutiques étaient seules ouvertes dans un bazar ou la foule se pressait dix années avant. Il est vrai que la peste et le choléra avaient récemment ravagé la ville; mais la cause principale de cette décadence était, comme partout en Turquie, le mode de gouvernement et d'administration.»
La situation des agents français et anglais à Bagdad et à Bassora; les préjugés qui règnent relativement à la France; la situation de l'ambassade française à Constantinople; les intrigues des agents anglais; la protection accordée par la France aux chrétiens, et la situation des chrétiens de Bagdad et de Bassora, tels sont les importants sujets que M. Fontanier traite dans les chapitres VIII, IX et X. On verra, en lisant ces chapitres, pourquoi les Asiatiques regardent les Anglais comme une race d'hommes supérieurs, l'Angleterre comme le premier pays du monde, et les autres nations comme des satellites de ce grand astre, des États auxquels il a imposé des traités ou une obéissance pareille à celle des rajahs dans l'Inde. Partout l'influence anglaise s'accroît aux dépens de l'influence française, et cependant «nos navires, dit M. Fontanier, sont tenus aussi bien qu'aucun de ceux que les Anglais montrent avec tant d'orgueil dans ces parages; nos commandants, plus instruits et moins brusques que les leurs, sont, pour les Asiatiques, d'un commerce plus agréable; et quand nos matelots vont à terre, leur premier soin n'est pas d'offenser la population par leur ivrognerie.» Les Anglais étaient tellement puissants à Bassora, lorsque M. Fontanier y arriva, que nul n'osa lui faire visite sans en avoir demande permission à un Arménien nommé Agha-Barseigh, qui représentait le résident de la Compagnie, le colonel Taylor, et qui avait plus d'autorité réelle que le gouverneur lui-même; mais, à peine installé, M. Fontanier eut l'habileté et le courage de prouver que le consul du roi des Français n'était sous la protection de personne et ne reconnaissait pas de supérieur.
Dans l'opinion de M. Fontanier, une des causes les plus puissantes de notre influence, non-seulement en Asie, mais dans le monde entier, est que la France se trouve à la tête du catholicisme. «Je crois aussi, ajoute-t-il, que lorsque nous affichons à l'étranger les idées philosophiques et l'indifférence religieuse! nous y perdons de notre crédit... je crains que l'on ne se soit pas assez préoccupé de cette question, et qu'on n'ait trop facilement cédé à des difficultés passagères, à des convenances personnelles, quand on a permis à des non catholiques de diriger nos affaires avec le saint-siège; quels que soient leur talent, leur moralité et leur caractère, nous perdons, en les choisissant, de nos avantages à l'étranger. Ceux qui calomnient notre politique disent que la religion n'est pour nous qu'un prétexte d'intrigues; ce reproche n'est pas fondé. La religion est un lien social comme le sont la nationalité, la langue, l'origine commune. En protégeant les populations chrétiennes en Orient, le gouvernement Français n'a jamais fait que remplir un devoir, car elles existaient avant qu'il y établit des relations. Il n'a pas essayé d'en créer. L'Angleterre et la Prusse viennent d'agir d'après d'autres principes, en nommant un évêque à Jérusalem; il n'y a pas là de population protestante, et l'établissement d'un évêque tend à en former. Cet acte est une violation des plus manifestes du droit des nations, et il y a lieu de s'étonner qu'il n'ait été le sujet d'aucune remontrance. Quand le ministre des affaires étrangères est de la religion dominante, on peut attribuer son inaction à un sentiment de tolérance; mais, s'il est protestant, chacun a droit de supposer qu'il a sacrifié l'intérêt national à ses sentiments religieux; qu'il a été influencé par son zèle pour le protestantisme plus que par son devoir de citoyen.»
Le gouvernement de Bassora, les officiers de son administration, sa justice, ses mollahs, ses banquiers, son agriculture, ses produits, son commerce, ses dattes et ses chevaux, son administration, la nature et le caractère de ses impôts, la manière de les prélever, ont fourni à M. Fontanier la matière de trois chapitres remplis de faits aussi nouveaux que curieux. Le chapitre suivant renferme l'histoire de l'expédition du colonel Chesney, arrivé à Bassora le 17 juin 1836. Bien que le passage par Suez ait été adopte, on lira avec un vif intérêt les détails que donne M. Fontanier sur cette tentative hardie, qui avait pour but d'établir des communications directes et suivies entre l'Angleterre et l'Inde par l'Euphrate. Elle restera dans l'histoire des voyages comme un exemple d'une singulière audace, et aussi comme une preuve de la ténacité et de la prévoyance du gouvernement britannique.
Le climat de Bassora est très-malsain: la moitié des Européens qui sont venus s'établir dans cette ville y a succombé, et trois personnes seulement, de mémoire d'homme, n'ont pas été obligées de fuir après une courte résidence. La chaleur est telle que l'on passe une grande partie du jour dans une espèce de cave que l'on nomme sarrap. «Là, dit M. Fontanier, on resterait dans une inaction complète s'il ne fallait combattre les moustiques qui y cherchent aussi un abri. Le sommeil même n'est pas permis, car si on repose trop longtemps sur un matelas, il s'échauffe, et cause une vive irritation. Transpirer et boire de l'eau, telle serait la seule occupation, s'il n'était d'usage d'y recevoir des visites. Le soir, la nuit et le malin, la température est fort agréable; on passe le temps sur les terrasses, où l'on dort.» M. Fontanier, étant tombe malade à son tour, se vit obligé de changer de résidence. Il se rendit à Bagdad avec le colonel Chesney, et ce voyage nous a valu un chapitre sur Asker-Pacha, le gouvernement du Davoud-Pacha, le commerce et l'industrie de cette ville fameuse, dont la décadence extraordinaire frappa M. Fontanier. Après un court séjour, les deux voyageurs, redescendant l'Euphrate avec le bateau à vapeur le Hugh-Lindsay, rentraient à Bassora.
Cependant M. Fontanier avait cru devoir solliciter son rappel. Les observations sur lesquelles on avait cru devoir appeler son attention étaient terminées, et il redoutait pour lui-même les dangers du climat; enfin, la solitude à laquelle il avait été condamné pendant deux années commençait à lui sembler intolérable. Ce fut avec un vif sentiment de joie qu'il reçut l'ordre de se rendre à Bagdad. Sa dernière visite fut pour Sarcoch-Pacha, frère du pacha de Bagdad. Le passage suivant, qui termine le premier volume, nous dispensera d'insister sur l'état actuel de l'administration turque: «Je le trouvai dans une grande colère, dit-il, parce que les gens requis pour remorquer le bateau ne s'étaient pas encore présentés, et l'eau-de-vie qu'il buvait pour se distraire ne le calmait pas; il ne parlait de rien moins que d'entrer en ville et de couper la tête au gouverneur, qu'il accusait du retard. Il était homme à exécuter sa menace, car il n'avait pas agi autrement avec un muzzelim qui lui avait refusé environ 800 fr.
Je prolongeai donc ma visite assez longtemps pour qu'il pût s'enivrer complètement, et alors on le porta dans son bateau; la marée étant venue, toutes les barques partirent, et la ville se trouva en paix. Sarcoch-Pacha était d'abord marmiton d'un régiment à Constantinople, et divertissait ses camarades par son ivrognerie. Le sultan Mahmoud le prit en amitié pour ce fait, et lui donna un avancement rapide. Ayant voulu le nommer pacha s'il promettait de ne plus boire, cette condition fut refusée; le Grand Seigneur, charmé de tant d'héroïsme, le nomma pacha: en lui permettant de s'enivrer, ce qu'il ne négligea jamais; de là lui venait son nom de Sarcoch ivrogne: il n'en était pas médiocrement fier, et me raconta comment on le lui avait donné.»
Pendant les derniers temps de son séjour à Bassora. M. Fontanier fut témoin de l'expédition qu'Ali-Riza, pacha de Bagdad, entreprit contre Mohamera, et qui, avec le pillage plus récent de Klerbelah, est le principal grief de la Perse contre la Porte Ottomane. Personne mieux que lui n'en connut les motifs et les circonstances, aussi lui a-t-il consacré un chapitre entier. Cette expédition se termina, comme on sait, par le sac de Mohamera. Les troupes, dit M. Fontanier, ne rencontrant point d'obstacles, étaient entrées dans la ville avant que l'ordre en eût été donné. Chacun s'était mis aussitôt en quête de butin: si l'on a exagéré le nombre des victimes, je suis certain du moins qu'on n'a pas pu exagérer le pillage, car tout fut saisi par les soldats, qui s'emparèrent des femmes et des enfants; quand il n'y eut plus rien à prendre, le pacha et ses troupes se donnèrent le plaisir de brûler la ville. Je ne veux point rapporter en détail les horreurs qui furent commises; mais pour montrer quel sens ces barbares attachent aux opérations militaires, je rapporterai un fait caractéristique. La ville avait été prise sans qu'on l'eût attaquée, et un tailleur, ignorant peut-être un si grand événement, travaillait dans sa boutique. Un des vainqueurs l'aperçut, se précipita sur lui, le traîna devant le pacha, et on lui fit administrer une rude bastonnade pour le punir de sa confiance. «Comment, scélérat! lui disait-on, un vizir se dérange, se fatigue, vient de Bagdad assiéger et prendre la ville, et tu couds tranquillement!» On accusait le pacha d'être d'un caractère trop doux; il aurait dû faire couper la tête au tailleur.»
A peine eut-il paru en France, l'important et curieux ouvrage que nous venons d'analyser a été traduit en anglais. Nous apprenons que la traduction paraîtra à Londres sous peu de jours.