«Nous avons de plus retranché hardiment cette multitude de faits sans conséquence et de détails sans intérêt qui encombrent la mémoire sans éclairer l'intelligence, sans orner l'esprit ni féconder le cœur. Nous nous sommes de préférence attaché aux époques capitales et aux traits les plus caractéristiques de chacune de ces époques. Nous avons pris garde de ne pas sacrifier la connaissance des mœurs au récit des batailles, ni l'histoire de la nation à la biographie des rois. Nous avons essayé de faire voir l'imite, la continuité de la vie de l'Angleterre, alors même qu'elle était divisée en nations ennemies, et de montrer le rapport caché des événements en apparence les plus divers dans leur succession providentielle. Sans ce l'apport merveilleux, essentiel à connaître, l'histoire dépouillée de sa vie n'est plus qu'un froid catalogue de noms plus ou moins sonores, de dates plus ou moins insignifiantes.»

Le programme si sagement conçu, l'auteur du Précis d'Histoire d'Angleterre l'a rempli avec un zèle et un talent qui dénotent un esprit vraiment supérieur. Les documents dont il s'est servi, il les a puisés aux sources les plus nouvelles et les plus dignes de foi. Enfin le style de cette savante compilation se fait toujours remarquer par sa clarté, sa précision et son élégante simplicité. Toutes ces qualités réunies ne sont-elles pas suffisantes pour assurer à son ouvrage un succès populaire, et devons-nous craindre de nous tromper en lui prédisant que son Précis, adopte par l'Université, servira plus que tout autre livre de ce genre, à enseigner et à apprendre l'histoire d'Angleterre à la jeune génération que ces dernières années ont vue naître.

Voyage dans l'Inde et dans le golfe Persique, par l'Égypte et la mer Rouge; par V. FONTANIER, ancien élève de l'École Normale, vice-consul de France à Bassora. Première partie 1 vol. in-8.--Paris, 1844. Paulin, 7 fr. 50.

En 1834, M. V. Fontanier reçut l'ordre de se rendre dans le golfe Persique, afin de transmettre au gouvernement les renseignements qui lui étaient nécessaires sur les provinces méridionales de la Perse et de la Turquie. A cette époque on se préoccupait vivement des tentatives des Anglais pour s'ouvrir par la mer Rouge ou par la Syrie des communications plus promptes avec l'Inde. Déjà ils avaient envoyé de Bombay à Suez un bateau à vapeur, et le colonel Chesney recevait l'ordre de tenter la navigation de l'Euphrate. Depuis plusieurs années consécutives, la peste et le choléra désolaient la Babylonie et le littoral du golfe Persique; on avait voulu faire pénétrer dans ces provinces éloignées les innovations introduites par le sultan à Constantinople. Le vieux roi de Perse était mort, et son petit-fils venait de lui succéder; l'influence russe se trouvait en lutte, dans ce royaume, avec l'influence anglaise; on parlait vaguement d'expéditions contre les possessions britanniques de l'Inde. Enfin on ne connaissait que bien imparfaitement le commerce du golfe Persique et la position qu'y avaient prise les Anglais. «Recueillir et transmettre au gouvernement toutes les données qui pouvaient contribuer à l'éclairer sur ces questions, tel fut, dit M. V. Fontanier, le programme que je présentai moi-même de ma mission, et qu'adopta le ministre des affaires étrangères. Pour l'exécuter avec plus d'avantages, je me rendis d'abord à Londres, où j'étudiai les projets de communications avec l'Inde, puis je devais aller à Bombay par Suez, de Suez à Bassora, et, après un séjour plus ou moins prolongé, rentrer en France par Constantinople.» Le plan ne fut suivi qu'en partie: au lieu de traverser la Turquie, M. V. Fontanier revint dans l'Inde, ou il fit une longue résidence, et il rentra en France par la route du Cap.

L'ouvrage de M. Fontanier n'est donc pas, comme son titre semble l'indiquer, une simple relation de voyage dans des pays encore peu connus; il a une importance plus grande et plus réelle; car, bien qu'il renferme quelques détails nouveaux sur la géographie du golfe Persique et sur les mœurs de ses habitants, il s'occupe spécialement de politique et de commerce. En l'analysant avec tout le soin qu'il mérite, nous essaierons de faire ressortir les conclusions principales que l'on peut en tirer.

M. Fontanier s'embarqua à Marseille pour Alexandrie, sur un brick gréco-ragusain, avec des saint-simoniens qui allaient joindre leur chef en Égypte. Pleins de ferveur et d'illusions, ses malheureux compagnons de traversée croyaient trouver la terre promise, et comprenaient peu le sentiment d'amertume avec lequel il les voyait se lancer au-devant de vaines déceptions. A peine arrivés, la population en haillons, les maisons en ruines, la terreur répandue sur tous les visages leur prouvèrent qu'ils n'avaient pas trouvé un nouvel Eldorado.--Quant à M. V. Fontanier, il savait à quoi s'en tenir sur l'Égypte et sur Mehemet-Ali, et il reconnut bientôt qu'il les avait aussi bien jugés de loin que de près. Il en trace donc un portrait qui ne ressemble en rien à ceux que des panégyristes intéressés ou ignorants nous montrent avec tant de complaisance depuis plusieurs années. A l'en croire, Mehemet-Ali n'est qu'un habile charlatan et un tyran impitoyable, et l'Égypte, le plus pauvre et le plus malheureux de tous les pays gouvernés par un souverain absolu.

M. V. Fontanier résida fort peu de temps à Alexandrie et au Caire. Nommé vice-consul de Bassora, il dut, au mois de février 1833, songer à son départ pour l'Inde. Comme il ne pouvait quitter la mer Rouge qu'à la mousson favorable, au lieu de s'embarquer à Suez, il résolut de remonter le Nil, de voir Thèbes, et de s'embarquer sur le premier navire qu'il trouverait à Cosséir. Son séjour dans cette petite ville arabe lui fournit l'occasion de nous donner des renseignements pleins d'intérêt sur les agents de la Compagnie des Indes et sur la mauvaise organisation de la marine anglaise. «Chez les Anglais, dit-il, peuple dont la marine excite à un si haut degré l'envie des autres nations, il est bon de remarquer que les règlements maritimes sont très-imparfaits. Ils ont pillé quelques articles de nos belles ordonnances, emprunté quelques usages aux Hollandais, et ce mélangée indigeste se nomme le code maritime de la Grande-Bretagne. Quand, passager sur leurs navires, je lisais leurs règlements, j'observais assez souvent que les cas les plus vulgaires n'étaient pas prévus; qu'on n'expliquait pas les règles de la discipline; qu'ordinairement il fallait joindre au texte des commentaires énonçant quelle était, en certaines circonstances, la pratique française ou la pratique hollandaise, laissant probablement au capitaine le choix de suivre l'une ou l'autre. Un des privilèges qui résultent de cette belle organisation, c'est la faculté donnée au propriétaire de mettre qui bon lui semble comme capitaine sur son navire; que la vie des passagers soit en péril, tant pis pour eux; que le bâtiment se perde, c'est l'affaire des compagnies d'assurance.»

Ces tristes réflexions, M. Fontanier n'eut que trop souvent sujet de les faire durant sa traversée du Cosséir à Bombay. Le navire portant pavillon britannique, sur lequel il avait pris passage, était commandé par un nucoda, ou capitaine asiatique, ex-maquignon métamorphosé en marin, dont l'ignorance et l'inexpérience fabuleuses firent courir plusieurs fois au Mahomedié, ainsi se nommait ce bâtiment, d'imminents dangers. A la vérité, il était sujet persan, et l'acte de navigation exige que les navires anglais soient commandés par des Anglais et appartiennent à des Anglais; sans cela ils ne peuvent montrer le pavillon britannique. Mais tous ces règlements sont bons pour l'Europe, et nul n'y songe dans l'Inde. On est bien certain qu'un croiseur anglais n'arrêtera pas des navires munis de papiers anglais; et, quant à ceux des autres nations, on ne craint pas qu'ils aient l'extravagance de se mêler, dans ces parages, de la police des mers. Au-delà du cap de Bonne-Espérance, une prudence cauteleuse leur est recommandée; les Anglais seuls ont droit d'agir comme s'ils étaient les grands douaniers et les grands inquisiteurs de l'univers.

Le pèlerinage de la Mecque avait amené à Cosséir une foule considérable de pèlerins et d'industriels, dont M. Fontanier étudiait chaque jour les mœurs et les coutumes. Il en retrouva d'autres à Djedda, où il relâcha. La ramazan touchait à sa fin; la fête du Courban-baïram allait commencer, et il vit successivement partir tous les pèlerins. D'abord il conçut le projet d'aller voir cette cérémonie; mais, bien qu'il parlât facilement une ou deux des langues nécessaires, il ne pouvait passer pour un Asiatique, et, comme on met à mort tout chrétien qui est découvert, il n'ambitionna pas le titre de martyr de la science. Il eut d'autant moins de regrets de ne pas s'être exposé à ce danger, qu'un Polonais, devenu mahométan, arriva à Djedda peu de jours après la cérémonie, et lui en donna tous les détails qu'il a eu le soin de rapporter dans son chapitre IV.

Le Mahomedié toucha encore à Oneida et à Moka, et cette double relâche permit à M. Fontanier de recueillir quelques renseignements nouveaux sur ces deux villes, leur commerce et les coutumes de leurs habitants; sur la navigation arabe dans la mer Rouge, le café d'Yémen, etc... Enfin il débarqua à Bombay, non sans avoir couru le risque de faire naufrage sur les rochers du fanal. M. Fontanier se loue beaucoup de l'hospitalité anglaise dans l'Inde. Cependant, à Bombay comme à Calcutta, les Français n'avaient pas encore regagné la confiance que lui avait fait perdre la publication des lettres de Jacquemont.--M. Fontanier ne parle pas de Bombay dans cette première partie, car il devait y revenir plus tard, et il n'eut alors ni le loisir ni les facilités nécessaires pour bien connaître cette ville. La mousson le retint prisonnier plus longtemps qu'il ne l'avait prévu. Tout en étudiant l'anglais, en mettant en ordre ses collections, en recueillant des matériaux précieux, il cherchait à s'instruire de la situation des pays qu'il était chargé d'observer. Ainsi il obtint des renseignements curieux sur la Perse et les provinces méridionales de la Turquie.