Si ferme, si indomptable dans les luttes militaires, Pajol, dans les relations de la vie, était d'une douceur, d'une facilité que dans une âme moins aimante on appellerait de la faiblesse. Il ne laisse que son nom et des traditions de gloire à ses deux fils, qu'il adorait. La douleur publique dont ils ont été témoins aura rendu la leur moins amère. Ils ont entendu un ancien ministre de la guerre exprimer sur la tombe de leur père le regret que la dignité de maréchal ne lui eût point été accordée. C'était à la fois dans la bouche du brave et loyal général Cubières comme un reproche et comme un repentir. L'injustice ne s'étendra pas jusqu'à eux, et l'on ne refusera pas à ces deux officiers les occasions de prouver qu'ils sont dignes d'être les fils de Pajol, les petits-fils d'Oudinot.
Trois jours auparavant, les devoirs funèbres avaient été rendus par les mêmes représentants de l'ancienne armée et par la chambre des députés presque tout entière, à un homme dont la carrière militaire, commencée beaucoup plus tard, a jeté un éclat brillant, quoique rapide, et fut, à quelque distance de là, suivie d'une carrière parlementaire aussi pure que la première. Briqueville était né à Rennes, le 23 janvier 1785, d'une famille noble, originaire de cette partie de la Normandie qui confine à la Bretagne. C'était une de ces natures brillantes, vives, spirituelles, franches, chevaleresques, que l'amour de la gloire électrise, mais jamais sans leur faire perdre de vue le sentiment de la justice et le souvenir de leurs autres devoirs. Le plus grand de nos capitaines modernes, après Napoléon, Masséna, que nous venons de voir tout à l'heure distinguer et avancer Pajol, distingua aussi plus tard et s'attacha Briqueville comme aide de camp. Le jeune officier fit avec son général les campagnes d'Espagne et de Portugal. A l'ouverture de l'expédition de Russie, il fut attaché à la maison militaire de l'Empereur. Officier d'ordonnance de Napoléon à la bataille de la Moskowa, il ne quitta pas le champ de bataille pendant cette longue et sanglante journée, et ce fut lui qui conduisit à la redoute du Mont-Sacré, avec le prince Eugène, la colonne de voltigeurs qui s'empara de cette redoutable position. Le bulletin de la bataille ayant attribué ce fait d'armes aux cuirassiers commandés par le général Caulincourt, Briqueville protesta contre cette assertion du Bulletin devant Napoléon lui-même, et sans craindre de l'irriter.--Dans la retraite il fit partie du corps du maréchal Ney, fut grièvement blessé, puis présenté à l'Empereur par le prince de la Moskowa comme l'un des officiers qui lui avaient été le plus utiles. De nouveaux et éclatants services rendus par lui à Dresde lui acquirent définitivement les bonnes grâces de l'Empereur. Il reçut le commandement d'un escadron des lanciers rouges de la garde, et comporta vaillamment à la défense d'Anvers, sous les ordres du général Carnot. Après l'abdication de Napoléon, en 1814, chargé à Calais du soin d'escorter Louis XVIII à Paris, comblé des caresses du roi, s'étant attiré la faveur de madame, la duchesse d'Angoulême, il remplit sa mission jusqu'au château de Saint-Ouen. Là, retrouvant le reste de son régiment rangé en bataille devant les avenues du château, il s'avança vers le général Colbert, colonel de ce régiment, et lui dit: «Général, j'ai reçu l'ordre d'escorter jusqu'ici S. M. le roi Louis XVIII. Je crois avoir rempli ma mission fidèlement et honorablement. Mon devoir accompli, mes affections et ma conscience me prescrivent de me retirer. Recevez ma démission.»
En 1815, nommé colonel de dragons, il vit son régiment mis à l'ordre de l'armée à Ligny. Il eut la douleur de ne pouvoir faire entendre ses conseils au maréchal dans le corps d'armée duquel il était placé, et qu'il poussa vainement, comme le firent tant d'autres, à marcher sur le canon de Waterloo. S'étant repliés sur Paris, où une partie de l'armée ennemie les suivit imprudemment, et, plus témérairement encore, traversa la Seine, Briqueville fut chargé par le brave Exelmans d'enfoncer avec son régiment, entre Sèvres et Versailles, une colonne de cavalerie prussienne qui s'y était avancée. Il s'engagea de sa personne au plus fort de la mêlée, fit éprouver une perte considérable à l'ennemi, mais demeura sur le champ de bataille, criblé de blessures, le poignet à demi abattu et la tête horriblement entr'ouverte par trois coups de sabre qui firent longtemps désespérer de sa vie. La conduite d'Exelmans et de Briqueville, si elle eût trouvé des imitateurs, eût changé bien probablement la face des événements; mais l'heure des trahisons avait sonné de nouveau, et ceux qui devaient défendre la France ne songeaient plus qu'à capituler en son nom et à leur profit.
Briqueville, dont les blessures avaient épuisé le corps, mais avaient laissé entiers le cœur et l'énergie, fut envoyé en 1827, par le département de la Manche, à la chambre des députés. On se rend compte du bonheur avec lequel il dut saluée la révolution de juillet et le retour du drapeau qui l'avait conduit à la victoire. Il se trouva bientôt rangé de nouveau dans l'opposition, mais s'il avait particulièrement la sympathie et l'affection personnelles des hommes de cette opinion, il était entouré de l'estime et du respect de chacun de ses collègues, à quelque fraction de la chambre qu'ils appartinssent. C'est avec vénération qu'on l'a vu, il y a six semaines, malade, mourant, se traîner à la tribune pour y appuyer la proposition qu'il avait faite de réunir aux cendres de Napoléon celles de l'ami fidèle de l'empereur, de son héroïque compagnon d'exil, de Bertrand. Epuisé par son émotion et par cet effort, Briqueville, au sortir de cette séance, s'alita pour ne plus se relever. Il est mort préoccupé uniquement de ce qui avait été la foi, le culte de sa vie entière, et les derniers mots prononcés par lui dans ses rêves d'agonie ont été ceux de l'ancienne devise: Gloire et Patrie!
Nous aurions voulu pouvoir reproduire sur la même page les traits de ces deux hommes auxquels viennent d'être rendus, au milieu du deuil public, les derniers devoirs. Mais le portrait de Briqueville n'existe qu'aux lieux éloignés où sa famille va faire transporter ses restes. Nous n'avons pu retarder l'expression de nos regrets, et le buste de Pajol, œuvre remarquable du ciseau d'Etex, est seul offert par nous aujourd'hui à une douloureuse sympathie.
Histoire de la Semaine.
La Chambre a continué à entendre dans ses bureaux la lecture et à autoriser le développement en séance publique de propositions nouvelles. La première en date est celle de M. de Saint-Priest, qui provoque une réforme postale. Il laisse la taxe de toute lettre simple, n'ayant pas plus de 40 kilomètres à franchir, au taux fixé aujourd'hui, celui de deux décimes; mais pour toute lettre à une destination au delà de cette distance, et quelle que soit celle qui sera à parcourir, M. de Saint-Priest demande la taxe fixe de trois décimes. Il demande de plus que le poids d'une lettre simple soit élevé de six à dix grammes. La proposition renferme quelques autres dispositions pour les lettres écrites à leurs familles par des sous-officiers, soldats et marins, et pour les envois d'argent n'excédant pas cinquante francs. C'est aujourd'hui 30 que cette proposition doit être développée et sa prise en considération mise aux voix. La majorité des bureaux en a autorisé la lecture, parce qu'ils ont pensé que soit par l'initiative d'un député, soit par celle du gouvernement, il y avait, pour nous servir d'une expression qui a eu naguère un grand retentissement de naïveté, quelque chose à faire, et que, ne fût-il pas irréprochable, le projet de M. de Saint-Priest aurait l'avantage de mettre l'administration en demeure de se prononcer. Nous aurons donc à revenir sur ce sujet. La question de la réforme, postale est d'ailleurs une de celles que nous nous sommes promis d'exposer et d'examiner.
C'est également aujourd'hui que M. Chapuys de Montlaville doit lire les développements de sa proportion relative à l'abolition du timbre pour les journaux et écrits périodiques. Six bureaux l'y ont autorisé, et comme une mesure de ce genre se résume en un article tendant à un but nettement déterminé et ne saurait présenter de difficultés de détail, en autoriser la lecture, c'est, à moins d'une inexplicable contradiction en approuver l'esprit et en vouloir la mise en vigueur. Quelques membres de la Chambre, tout en reconnaissant la nécessité d'une réforme sur ce point la voudraient moins complète, moins radicale; ils proposeront de substituer à la suppression du timbre sa réduction. C'est une demi-mesure n'offrant pas, à beaucoup près, les avantages de celle que provoque M. Chapuys de Montlaville, mais préférable cependant à l'état de choses actuel. On paraît avoir bien compris, à la Chambre, que les journaux les plus répandus aujourd'hui, et payant pour timbre les droits les plus forts, n'ont rien à gagner à sa suppression, car la concurrence les forcera à faire profiter les abonnés de cette différence; ils verront au contraire la gent abonnable leur être disputée par une foule de concurrents dont l'ensemble des lois fiscales les débarrasse aujourd'hui. Toutes les couleurs, toutes les nuances politiques pourront compter des défenseurs, et c'est par le talent qu'il faudra conserver les lecteurs qu'aujourd'hui on arrive à avoir, dans une certaine proportion du moins, par la réunion de capitaux considérables. Les députés qui songent à substituer une diminution de timbre à la suppression demandée par M. Chapuys de Montlaville sont ceux qui ont, pour les ressources du Trésor, une sollicitude fort louable sans doute, mais qui s'éveille à tort en cette circonstance. Le timbre des journaux, déduction faite des frais de perception, ne produit guère que 2,5000,000 francs; or, comme chaque journal sortant de Paris acquitte un droit de poste de 14 francs 60 centimes, toute mesure qui abaissera sensiblement le prix de l'abonnement multipliera les abonnés, et par conséquent le produit de la direction générale des postes. Tout doit porter à croire que l'élévation de ce produit compenserait immédiatement l'abolition du droit de timbre, ou rendrait du moins presque inappréciable la diminution dans les revenus du Trésor.
M. Monier de la Sizeranne avait également vu six bureaux autoriser la lecture d'une proposition déposée par lui, et tendante à modifier l'article du règlement de la Chambre qui exige, bien vainement la plupart du temps, la présence de la moitié au moins des membres, pour que les délibérations sur les articles des projets de loi soient valides. Il n'y aurait donc rien eu de changé par le fait, si cette proposition avait été adoptée; seulement ce qui est une irrégularité tolérée serait devenu un état de choses régulier et irréprochable. L'inexactitude ne pèse pas assez à la conscience de messieurs les députés pour les en détourner; mais, de cette façon, leurs derniers scrupules, si tant est qu'il en eussent, auraient été levés. La moitié plus un des membres de la Chambre n'eût plus été nécessaire que pour les votes sur l'ensemble des lois. La proposition n'a pas été prise en considération.
MM. Saint-Marc Girardin, d'Haussonville, Agénor de Gasparin, Sahune, Saint-Aulaire et Ribouet, ont déposé une autre proposition ayant pour but de régler l'admission et l'avancement des fonctionnaires dans les diverses branches de l'administration publique. On demandait depuis longtemps une charte administrative; celle que réclament les honorables membres que nous venons de nommer devrait avoir pour base les conditions suivantes: «1° Nul ne sera appelé à l'emploi le moins élevé d'un service public, s'il ne justifie d'un brevet ou diplôme universitaire dont la nature et le degré seront détermines d'après le service, ou s'il n'est pourvu d'un diplôme administratif spécial, délivré après examen, et suivant un programme approprié à la nature du service. Tous les ans, le nombre des emplois présumés devoir vaquer, et le nombre des diplômes administratifs à délivrer pour rendre apte auxdits emplois sera déterminé à l'avance pour chaque service. 2° Une ordonnance royale déterminera les emplois et fonctions pour lesquels il devra être dressé un tableau d'avancement. Ce tableau comprendra le tiers des employés ou fonctionnaires de chaque service. Nul ne recevra de l'avancement s'il n'a rempli pendant un an au moins, et dans le même service, l'emploi immédiatement inférieur, et s'il n'est porté sur le tableau d'avancement. 3° Un tiers au plus des nominations pourra être fait en dehors de ces conditions pour les fonctions publiques qui seront déterminées par une ordonnance royale. 4° Ces dispositions ne s'appliqueront pas aux fonctions de ministre, ambassadeur, sous-secrétaire d'État, secrétaire général d'un ministère, procureur général à la Cour de cassation, procureur général à la Cour royale, préfet de police.»