«Plutôt mourir que de perdre Guilfort,» dit Jane, repoussant l'acte de divorce avec horreur. Guilfort cependant a signé. Est-ce que Guilfort trahirait Jane? Non; il veut seulement lui sauver la vie en accomplissant la condition que Marie a mise au salut de cette jeune femme infortunée. Quant à Marie Tudor, Guilfort a pris ses précautions contre son amour; il s'est empoisonné! Au moment donc où Marie croit tenir sa proie, Guilfort expire entre cette cruelle Marie et la pauvre Jane désespérée. Mais Jane ne lui survivra pas; Jane ne profilera pas du bénéfice de la vie que son Guilfort a payé de son trépas! D'ailleurs, Marie Tudor a requis toute son ardeur de sang et de vengeance, et Jane Grey n'a plus qu'à marcher à l'échafaud; elle y va d'un pas ferme et d'un visage paisible, tandis que Marie se livre au désespoir et aux remords.

Un tableau final représente l'exécution de Jane Grey, d'après l'ouvrage célèbre de M. Paul Delaroche. La poésie et la peinture sont sœurs.

Le caractère de Jane Grey est tracé avec goût et délicatesse; Marie Tudor, bien que visant à la grandeur tragique, touche au fracas et à l'exagération du mélodrame. Après ces deux personnages, le reste a peu de valeur et d'originalité. Guilfort ne trouve qu'un beau mouvement de tendresse, et nous l'avons signalé en passant; Northumberland n'est qu'un conspirateur taillé sur l'aune ordinaire.

Nous reprocherons à M. Soumet de noyer les hommes et les choses dans un océan de vers toujours brillants, beaux de temps en temps, vides plus souvent encore. Le spectateur succombe sous le luxe effrayant de ces mille hémistiches, tous orgueilleux, tous pompeusement parés, tous pleins de recherche et de bruit, et faisant résonner, à chaque vers, la trompette de leurs épithètes sonores. Mais la poésie de M. Soumet n'a pas d'autres allures; elle se donne à tout propos les grands airs d'Encelade escaladant les cieux; heureusement que M. Soumet a les qualités de ses défauts, et que dans cet entassement de Pélion sur Ossa, il rencontre plus d'un effet d'une véritable grandeur. Dans cette dernière œuvre, M. Alexandre Soumet s'est associé sa fille, madame d'Altenheim, femme d'imagination et de talent, qui tient de son père le don de chanter sans fin des vers mélodieux.

Mademoiselle Georges, dans le rôle de Marie, a toute la grandeur et toute la majesté d'une reine; cependant la sèche et gauche Marie Tudor s'étonnerait de se voir si royalement majestueuse et parée.

Une jeune et jolie actrice, mademoiselle Naptal, a montré de la sensibilité et de l'intelligence dans le rôle de Jane Grey; il ne lui a manqué qu'un peu plus de poésie et de douceur.

Que vous dirai-je? Sauf quelques murmures qui ont troublé le troisième acte, le succès a été complet et s'est terminé par une ovation générale du poète et des acteurs.

Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70.)

II