Tout le monde connaît l'histoire de Jane Grey, de cette belle et touchante fille de la race des Suffolk, comme l'appelle Young, qui paya d'une mort prématurée, à seize ans et sur un échafaud, une royauté de neuf jours qu'elle n'avait pas voulue. L'ambition de sa mère, de son mari, de son père, le duc de Suffolk, de Dudley, duc de Nurthumberland, la fit reine malgré elle. Ce que demandait Jane Grey, ce qu'elle préférait à toutes les grandeurs de la terre, c'était la liberté, c'était la solitude, les douces affections du cœur, les charmantes occupations de l'esprit, la pratique désintéressée et pure des livres pieux, l'étude des philosophes et des poètes.--La sombre politique vint l'arracher à ces travaux paisibles, à ces heures innocentes; l'œil enflammé, agitant dans sa main le glaive des guerres civiles, elle lui dit: «Suis-moi! voici un trône!--Non, dit la jeune fille pâle et douce, non!» Et elle rejeta d'abord, d'un geste plein d'effroi, la couronne fatale, la couronne qui devait lui donner la mort; mais les prières d'un époux adoré, mais l'autorité d'une mère inflexible, mais l'ascendant de Dudley soumirent, sans le convaincre, ce jeune cœur naïf et dédaigneux des grandeurs: Jane devint reine d'Angleterre, reine d'une semaine! Le neuvième jour de cette royauté éphémère, Jane était précipitée du trône dans un abîme profond. Abandonnée de ceux-là mêmes qui l'avaient poussée le plus violemment à l'entreprise, elle tomba aux mains de Marie Tudor, sa rivale, la reine véritable.--L'inexorable Marie, la fille sanglante de Henri VIII, affecta d'abord la clémence et le pardon. Jane Grey, prisonnière, vécut quelque temps encore: il semblait qu'on voulût lui faire grâce de la vie; mais à la première émotion politique où le nom de l'infortunée se trouva mêlé, Marie Tudor livra Jane Grey au bourreau. Sa mort fut pieuse et héroïque: Jane offrit sa tête à la hache courageusement, chrétiennement, sans faiblesse comme sans forfanterie, avec la sérénité et la douceur qui avaient été les deux grâces de sa personne.

Telle est l'héroïne de la tragédie de M. Soumet et de madame d'Altenheim. Une rapide analyse suffira pour donner une idée de celle œuvre mêlée de bien et de mal, de beaux et de mauvais vers, sifflée et applaudie tout à la fois, par un fait bien entendu de justice distributive.

L'ambition de Dudley rêve, dès le premier acte, la royauté pour Jane Grey: cette jeune reine de dix-huit ans ne sera qu'un fantôme de souveraine, Dudley gouvernera sous son nom; tel est du moins le but qu'il caresse et le but qu'il se propose. Pour être plus sûrement roi sous le nom de Jane, Dudley décide de faire entrer la jeune fille dans sa famille, et de lui donner pour époux son fils lord Guilfort: Jane, et Guilfort s'aiment tendrement; les projets de Dudley ne rencontrent donc aucun obstacle de ce côté; Dudley ne demande qu'une chose: c'est que le mariage des deux jeunes amants se fasse secrètement; par ce mystère, Dudley évitera d'éveiller les soupçons de Marie Tudor, héritière présomptive d'Édouard VI, roi faible et voisin de la tombe.

Ce mariage secret est la base sur laquelle toute la tragédie repose, la cause qui excite les passions et produit les péripéties.

Marie Tudor, en effet, est éprise de Guilfort. L'âpre Marie, dont M. Soumet fait une Marie sentimentale, pousse la passion jusqu'à vouloir faire de Guilfort son mari, et un roi d'Angleterre, après le prochain trépas d'Édouard VI. Ce rêve de son cœur, Marie le confie à Jane Grey, tout à l'heure fiancée et unie secrètement à Guilfort. Malgré elle, Jane rougit et tressaille; et aussitôt la jalousie de Marie Tudor s'éveille; l'aimerait-elle? Quelques vers amoureux adressés à Guilfort par Jane tombent sous les yeux de Marie et ne permettent plus le doute à ses soupçons. Marie éclate; elle menace Jane et l'insulte; c'est alors que Guilfort, plutôt que de laisser soupçonner la vertu de sa Jane bien-aimée, s'écrie: «Elle est ma femme!» Vous jugez de la fureur de Marie. La scène est très-dramatique et très-belle.

Cependant Édouard VI meurt; Dudley a arraché à son agonie un testament qui déclare Marie Tudor déchue du droit au trône et transporte ce droit à Jane Grey. Dudley, Guilfort, le duc de Suffolk, viennent presser Jane de ceindre la couronne; Jane refuse: «C'est Marie qui doit être reine; le bon droit est du côté de Marie; et d'ailleurs, à quoi bon un trône!» Ainsi parle Jane Grey; puis, de guerre lasse, vaincue, comme l'histoire le raconte, par sa tendresse conjugale et par l'autorité de Dudley, elle se laisse faire et accepté la couronne en pleurant.

Marie, qui ne soupçonne pas l'usurpation, entre chez Jane au moment où elle vient de monter sur le trône et d'être saluée reine par ses partisans. «Qu'on arrête cette femme!» s'écrie Dudley en désignant Marie; mais Jane répond: «Qu'on lui laisse la liberté!» Marie Tudor sort, en effet, libre mais pleine de ressentiment et méditant la vengeance.

Jane Grey ne tarde pas à payer chèrement sa générosité; les deux armées rivales se rencontrent; l'armée de Jane est vaincue; maintenant c'est Marie Tudor qui règne, et c'est Jane qui est prisonnière avec Guilfort son mari.

A ce moment suprême, la tendresse des deux époux s'exalte jusqu'à l'héroïsme, et la muse métaphorique de M. Soumet prête à cet amour exalté tout l'éclat de sa pompe sonore. C'est un des moments les plus poétiques de la tragédie.

Que médite cependant Marie Tudor? Va-t-elle immoler sa rivale sans pitié? Non; l'amour qu'elle ressent pour Guilfort lui inspire une autre pensée; que Jane et Guilfort se séparent et signent un acte de divorce, et Marie leur fera grâce de la vie! Marie espère ainsi que Guilfort, après avoir brisé les liens qui l'unissent à Jane, reviendra peu à peu à Marie et se laissera gagner par l'ambition et la splendeur de la royauté.