L'espèce humaine étant divisée en deux classes, l'une laborieuse et l'autre oisive, il est évident que la première travaille pour la seconde. Ainsi arrive-t-il à Mirobolante, l'improvisateur. C'est un bien mauvais poète que ce Mirobolante, si l'on juge son talent par l'échantillon que M. de Saint-Georges en a donné; mais, en revanche, c'est le drôle le plus effronté et l'intrigant le plus actif du royaume de Naples. Il se vante d'avoir fait tous les métiers. Voilà un homme qui a dû travailler! Eh bien! il est dans une profonde misère. Preuve évidente de la sagesse du système de Beppo!
L'un de ces métiers est celui de médecin... médecin avec malades, bien entendu. Nous avons déjà dit que Mirobolante est un travailleur. Parmi ses malades est un mendiant qu'il aide doucement à quitter cette vie. En échange d'un aussi important service, le moribond lui révèle un secret.
Il fut jadis chargé de faire disparaître une jeune fille au berceau, appelée Baptista, nièce et pupille d'un riche capitaliste, lequel a nom Josué Corvo. Cet honnête personnage l'avait payé pour cela, comme de raison, mais il l'avait mal payé... Se peut-il que, dans une semblable opération, ou cherche à faire des économies? Cela n'est pas ordinaire, et nous aurions de la peine à le croire, si M. de Saint-Georges ne l'affirmait. Au surplus, ce Corvo n'est qu'un sot de la tête aux pieds, car, en remettant au bandit la petite fille, il lui a laissé une croix d'or qu'elle avait au cou et où se trouvait gravé le nom de sa mère. Le hasard voulut que ce bandit fût le plus honnête homme du monde. Un autre aurait vendu à son profit ce bijou qui valait de l'argent. Mais tel n'est pas le caractère des scélérats de M. de Saint-Georges. Fi donc! pour qui le prenez-vous? Baptista a gardé à son cou la précieuse relique destinée à la faire reconnaître en temps et lieu par Josué, à lui faire restituer son état social et son héritage. C'est ce qui arrive en effet. Baptista devient tout à coup grande dame, de bouquetière qu'elle était, et partage sa fortune avec Beppo, son amoureux. Mais, comme Mirobolante, trop pressé de recueillir le fruit de ses peines, s'est efforcé d'évincer son ami Beppo par des moyens peu délicats, Beppo ne partage rien avec Mirobolante, qui reste Gros-Jean, c'est-à-dire improvisateur, comme devant. Juste châtiment de son excessive activité!
Voilà, on en conviendra, une histoire originale, et où brille d'un vif éclat la fertile imagination de l'auteur. Qui jamais, au théâtre, a entendu parler de tuteurs infidèles, d'enfants perdus ou volés, de croix d'or, etc., etc.? Des idées si neuves méritent qu'on les exploite. Nous les recommandons à MM. les fabricants de mélodrames, ainsi qu'au jury de l'exposition des produits de l'industrie française.
La partition de M. Halévy brille par les qualités habituelles de cet académicien. A la vérité, c'est une partition bouffe, et, depuis l'Éclair, on n'a guère eu l'occasion d'envisager M. Halévy que sous son aspect le plus grave et le plus mélancolique. Dans Charles VI, dans la Reine de Chypre, dans Guido et Ginevra, dans la Juive, il n'y a pas le plus petit mot pour rire. Dans le Lazzarone, au contraire, il y a beaucoup de mots qui désirent être plaisants, et la musique y est parfaitement en harmonie avec les paroles.
Les morceaux les plus remarquables sont deux trios, l'un chanté par Beppo, Mirobolante et Josué Corvo, l'autre par ces deux derniers personnages et Baptista. Le premier est très-bien fait, les voix y sont habilement disposées; il y a de la mélodie; le chant y est rythmé et offre un sens clair et précis. L'accompagnement ne l'étouffe pas. Le second duo a d'autres qualités: il renferme un canon très-original; la coupe en est complètement neuve, et l'auteur y a imaginé des effets de vocalisation qui n'avaient jamais été même soupçonnés par aucun des maîtres qui l'ont précédé dans la carrière de l'opéra bouffe.
Barroithet, Levasseur, madame Dorus et madame Stoltz déploient dans cet ouvrage, comme acteurs et comme chanteurs, le talent qu'on leur connaît.
Une tarentelle, dansée par madame Dorus et madame Stoltz avec un peu trop de verve peut-être, a failli, à la première représentation, compromettre un moment le succès de l'ouvrage: mais la tempête s'est promptement apaisée, et, après le dénoûment, les noms des auteurs ont été proclamés au bruit d'applaudissements frénétiques. Après quoi, le lazzarone Beppo et Baptista la bouquetière ont été redemandés et inondés d'une pluie de bouquets. L'eau va toujours à la rivière.
On aurait bien dû, ce nous semble, profiter de l'occasion pour donner à MM. Diéterle, Séchan et Despléchin leur part d'applaudissements. Les trois décorations du Lazzarone sont charmantes. Nous n'osons garantir quelles soient vraies, n'ayant jamais vu Naples. D'autres que nous décideront la question. «Mais, disent les Italiens, se non è vero, è ben trovato.» Cela s'applique surtout à la porte de Capoue, qui sert de fond au premier acte. Si elle n'est pas telle que M. Diéterle, ou M. Séchan, ou M. Despléchin l'a représentée, elle a tort, car on ne saurait imaginer un ciel, un terrain, une architecture, une végétation plus parfaitement napolitaine. Cela est encore plus vrai, peut-être, du troisième tableau, où l'œil embrasse de profil le port de Naples et son admirable rade. L'air y est d'une transparence incomparable, la lumière d'une vivacité merveilleuse, et l'illusion est si complète que vous croyez sentir d'aplomb sur votre tête le puissant soleil du Midi.
Second Théâtre-Français.--Jane Grey, tragédie en cinq actes et en vers, de M. Alexandre Soumet et de madame d'Altenheim.