Le ministère a senti que ses adversaires pourraient donner pour une preuve de son insuffisance le parti que prenaient des députés de toutes les fractions de la Chambre, de venir, sur une foule de questions importantes, suppléer à son inaction et à son silence, par une initiative dont l'exercice ne doit nas dispenser le gouvernement du soin, du devoir d'user de la sienne. M. le ministre du commerce a donc présenté un projet qui intéresse toutes les industries, un projet de loi de douanes. Il l'a fait précéder d'un exposé statistique de notre commerce extérieur et de son mouvement depuis un certain nombre d'années. Il faut le dire, M. Cunin-Gridaine n'est pas arrivé à rendre acceptable pour tout homme sérieux que les résultats commerciaux obtenus soient satisfaisants pour la France. Pour dissimuler une diminution de 116 millions survenue dans nos exportations dans l'exercice de 1842 comparé à 1841, M. le ministre fait observer que cette année 1842 est encore supérieure à la moyenne des années précédentes. Cela est incontestable; mais avec une population qui s'accroît, avec une industrie qui redouble d'efforts, avec des marchandises dont les prix baissent tous les jours, il n'y a pas vanité à tirer de la comparaison du présent au passé; il y a à déplorer au contraire que la France n'ait pas vu ses exportations s'accroître dans la proportion qu'ont atteinte toutes les autres puissances de l'Europe.--La France a des traités de commerce ou de navigation avec quinze nations indépendantes: deux dans le Levant, sept en Amérique, et six en Europe. Pour prouver que nous avons retiré un grand profit de ces traités. M. le ministre du commerce établit d'une part que les États avec lesquels nous avons des conventions commerciales n'ayant qu'une population de 105 millions d'habitants, nous apportent 529 millions de leurs produits, en reçoivent 357 millions des nôtres, et donnent lieu à un mouvement maritime de 1,600,000 tonnes; tandis que, d'autre part, les pays avec lesquels nous n'avons aucun traité, bien que comprenant une population de 531 millions d'habitants, ne nous offrent que pour 243 millions de leurs produits, ne consomment des nôtres que pour 172 millions et n'alimentent qu'un mouvement maritime de 745,000 tonneaux. Pour faire crouler tout ce raisonnement de M. Cunin-Gridaine, pour montrer ce que valent ces chiffres, il suffit de dire qu'on comprend, dans ces 551 millions d'habitants, les 360 millions qui peuplent le céleste empire. Le rapprochement fait par le ministre sert uniquement à prouver que nous avons traité avec les peuples les plus riches, avec ceux que la nature même des choses appelait à commercer avec nous; mais cela ne prouve pas que les traités passés l'aient été avec une véritable entente de nos intérêts commerciaux, et qu'ils nous assurent des avantages égaux à ceux qu'ils offrent aux autres nations contractantes. Le contraire est malheureusement démontré par le mouvement de nos exportations, qui ne s'est accru que de 6% seulement depuis douze ans, tandis que leurs importations chez, nous ont augmenté de 114 pour 100. Quelque large que soit la part que l'on voudra faire aux matières premières, il demeurera toujours une énorme disproportion. Les résultats ne nous ont pas été moins désavantageux sous le rapport de la marine: notre navigation, dans nos relations avec les pays auxquels nous sommés liés, n'a augmenté, pendant la dernière période de douze ans, que de 36 pour cent, tandis qu'ils ont triplé la leur; au contraire, notre navigation, avec les autres pays, a augmenté de 46 pour 100, tandis que la navigation rivale a augmenté de 36 pour 100 seulement. C'est surtout dans nos relations avec l'Angleterre et les États-Unis, auxquels nous sommes liés par un traité de réciprocité, que l'infériorité de notre pavillon ressort de la manière la plus fâcheuse pour un des principaux éléments de notre force nationale. Du reste, tout ceci n'est que la critique des actes précédents et de l'exposé qui, maladroitement, les glorifie. Quant au projet en lui-même et à ses dispositions, nous aurons l'occasion de l'examiner, si tant est que, comme la loi sur l'enseignement secondaire, il n'ait pas été présenté uniquement pour faire prendre patience à des réclamations sur lesquelles on craint de prononcer.
M. le ministre des travaux publics mène de front la présentation de projets de chemins de fer à la chambre des députés, et la discussion à la chambre des pairs d'une loi sur la police de ces grandes voies de communication. Le ministère avait présenté un projet, la commission du Luxembourg en avait substitué un autre; la Chambre en vote en ce moment un troisième. Nous désirons vivement que de ce conflit sorte une loi qui ne laisse pas l'État à la merci des compagnies.--Des souscriptions sont ouvertes de tous côtés pour la formation de sociétés pour l'exploitation des lignes proposées ou qui restent à proposer. Nous ne savons pas si ces réunions capitalistes et d'actionnaires accepteront le sine qua non de M. Dumon, ou s'il aura à recourir à la faculté qu'il avait inscrite dans chaque projet d'achever, aux frais de l'État, les lignes votées. Nous le verrions, sans regret aucun, amené à cette nécessité.
La chambre des pairs a voté la loi sur la chasse. Nous signalerons quelques-unes des modifications qu'elle a introduites. Elle a restitué à la caille son droit et son titre d'oiseau de passage que la chambre des députés lui avait contestés, malgré l'autorité de Buffon.--La chasse à la chanterelle a été mise hors la loi.--Enfin, ce qui est plus grave, par l'espèce de conflit qui se trouve élevé avec la chambre des députés, les forêts de la couronne qui avaient été soumises comme toutes les autres, par cette dernière assemblé, aux prohibitions de chasse en certaines saisons, en ont été exceptées au Luxembourg. La loi va donc être rapportée au palais Bourbon, où elle fera naître probablement une discussion assez vive.
Quelques mesures émanant du ministère de la guerre ont paru depuis quelque temps peu politiques et ont été du moins peu sympathiques au sentiment national. Comment la sage réflexion qui l'a porté à ne pas faire de l'obtention du brevet de bachelier une condition comme il se proposait de l'exiger, mais seulement un titre pour l'admission à l'École polytechnique, comment l'esprit qui lui a dicté cette concession bien entendue aux réclamations de la tribune et de la presse ne l'a-t-il pas détourné d'autres actes d'un effet tout contraire? Nous ne voudrions pas croire, bien qu'on nous le garantisse cependant, que les inspecteurs généraux ont reçu l'ordre de ne plus présenter pour la sous-lieutenance aucun sous-officier ayant atteint trente-cinq ans, ce qui rendrait par le fait l'épaulette presque inabordable à quiconque n'aurait pas passé par l'École militaire. Mais la mesure qui est venue frapper le lieutenant général de Piré, mais celle qui a infligé un traitement inhumain à un jeune caporal, fils d'un brave officier, qui n'a eu que le tort de prendre part à la souscription de l'amiral Dupetit-Thouars, et cela avant le premier ordre du jour de son colonel; la dégradation de ce jeune militaire à la tête de son régiment, non pas pour avoir contrevenu aux ordres de son chef, qui n'avait, encore rien défendu, mais pour n'avoir pas voulu faire amende honorable; son envoi sur une charrette, escortée par la gendarmerie jusqu'à la Méditerranée, où il sera embarqué pour aller faire partie d'une compagnie disciplinaire de l'Algérie, tout cela rapproché du style des ordres du jour de M. Lefrançois, de ses menaces contre quiconque plaindra le caporal Hach, et cela est bien impolitique, bien peu de notre temps, et portera à faire croire à toutes les fautes qu'on voudra prêter à cette administration.
Nous avons annoncé plus haut la mort de M. Arguelles.--La chambre des pairs a perdu M. le marquis de Louvois, qui était en même temps membre de la commission administrative du Conservatoire royal de musique et des théâtres nationaux.--Enfin une nouvelle qui aura un grand retentissement dans l'Europe artistique est venue exciter les regrets tous les amis des beaux-arts: le célèbre sculpteur danois Torwaldsen est mort subitement à Copenhague. Il était allé, bien portant, au Théâtre-Royal, pour assister à une première présentation. Au lever du rideau, il a été frappé dune attaque d'apoplexie foudroyante dans la stalle où il était assis.
Une réunion des principaux éditeurs de Paris a donné lieu, jeudi dernier, à un projet qui n'était pas dans le programme de la séance, mais qui est cependant le résultat naturel d'une question toujours agitée dans les réunions de la librairie. On dit que les annonces, qui sont le moyen d'existence de presque tous les journaux et la source unique des bénéfices de ceux qui prospèrent, pèsent en grande partie sur cette industrie, obligée de faire appel ou public par ce moyen ruineux pour écouler ses produits. Un des éditeurs a proposé à ses confrères la fondation d'un journal politique quotidien, à 30 fr. par an, dans le format des journaux actuels, pour lequel il serait créé un capital de 500,000 fr., à la condition que tous les éditeurs de Paris s'engageraient à donner exclusivement à ce journal toutes leurs annonces. La combinaison qui sert de fondement à cette opération est ingénieuse et présente des chances certaines de succès. Il n'est pas jusqu'à la couleur politique du nouveau journal qui ne réponde parfaitement à toutes les conditions d'une immense publicité.
La proposition a paru réunir tous les suffrages des éditeurs présents, et son auteur a été invité à en arrêter les bases et à les soumettre à la librairie. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de ce projet, destiné à opérer une nouvelle révolution dans la presse périodique, même avant que la suppression prévue du droit de timbre, suppression qui, pour le dire en passant, permettrait au nouveau journal de réduire encore son prix, ne vienne changer toutes les conditions d'existence des journaux actuels.
Courrier de Paris.
Dieu merci! nous voici délivrés des noirs brouillards et des jours sombres; l'hiver est mort, l'hiver est enterré! Le 1er avril a lui avec le premier rayon de soleil; Paris, tout à l'heure si lugubre, est illuminé de lumière; il s'éveille dans l'azur, dans le jour éclatant, dans l'air vif et limpide; il se couche à la lueur argentée d'un beau ciel: allons! mes chers Parisiens, ouvrez vos fenêtres! laissez pénétrer ce premier sourire du printemps dans vos maisons longtemps closes; que cet air pur et vivifiant vous ranime et dissipe l'atmosphère énervante de vos soirées et de vos fêtes; les promenades du soir, sous les frais ombrages, vont bientôt remplacer les longues nuits abandonnées au whist et au lansquenet; et les blancs lilas qui bourgeonnent détrôneront la polka.
Et vous, très-chères Parisiennes, visitez votre couturière et votre marchande de modes; dites à ces artistes de préparer leurs coiffures les plus fraîches et leurs robes les plus tendres; le moment est venu des coquetteries printanières; quittez ces lourds manteaux de velours, ces pelisses envieuses, ces chapeaux jaloux qui vous cachaient aux regards en vous barricadant contre les jours maussades; enfin, nous allons vous revoir; non plus seulement à la lueur des bougies et des lustres dans votre robe de bal; non plus seulement au coin du feu, dans le négligé coquet du boudoir, mais par les beaux jours et les belles soirées de printemps, effleurant légèrement l'asphalte du boulevard de votre pied leste, glissant sur le sable des Tuileries comme des ombres légères, et animant de votre regard et de votre sourire les grandes allées du bois de Boulogne et des Champs-Elysées. La Parisienne est adorée dans l'hiver; mais elle est surtout adorable au printemps; elle est adorable quand elle se fie à ces premiers jours étincelants, d'un air encore indécis et soupçonneux; elle est adorable quand elle se pare des modes nouvelles de la riante saison, pâle encore des fatigues et des plaisirs de l'hiver.