Pâques et Longchamps, voilà les deux limites où l'hiver s'arrête et expire; au moment où nous écrivons, Pâques suspend aux murs des temples saints et au chevet des âmes pieuses, ses rosaires et ses feuilles de buis bénit, tandis que Longchamps range en bataille ses escadrons de cavaliers et la longue multitude des voitures armoriées que la citadine, le fiacre et le cabriolet de place viennent diaprer démocratiquement. Mais Longchamps est bien déchu de son ancienne magnificence; c'est un grand seigneur, autrefois célèbre par ses prodigalités et le luxe insolent de ses équipages, et qui, peu à peu, par le fait des révolutions et le croisement des races, se contente de faire vie de riche bourgeois, c'est-à-dire vie qui dure. Longchamps est arrivé à l'âge de l'économie et de la sagesse, après avoir été si follement prodigue. Vous verrez qu'il finira par n'être plus qu'un vieux ladre et un fesse-mathieu, comme dit Molière.

A l'arrivée de Pâques, le Carême bat en retraite, et les gourmands qui avaient des scrupules et se mortifiaient, rentrent en pleine possession de leur appétit et de leur liberté; ils peuvent indistinctement promener leur fourchette du gras au maigre, de la poularde onctueuse au simple œuf à la coque, sans que monseigneur l'archevêque intervienne; telle est la situation actuelle de la cuisine parisienne; le maigre est détrôné dans les maisons les plus pieuses, et le gras recommence son règne sur les plats et sur les assiettes.

Il y a, à Paris, une espèce de solennité traditionnelle! qui indique le moment de ce détrônement du maigre et de cette restauration du gras; j'éprouve quelque embarras à vous dire le nom sous lequel on la désigne; ce nom n'est pas noble; ce nom n'est pas très-galant; il n'est rien moins qu'épique, rien moins qu'anacréontique; cependant la chose est beaucoup moins terrible et moins odieuse à nommer que la peste, que La Fontaine se résignait cependant à appeler par son nom. Soyons donc aussi brave que La Fontaine, et, faute de la peste, parlons de la foire aux jambons; voilà le mot lâché!

Si vous voulez assister à la foire aux jambons, gagnez la Bastille et, de là, prenez le boulevard qui côtoie d'une part le canal de l'Ourcq, de l'autre les greniers d'abondance et les murs solitaires du quartier de l'Arsenal. Ce boulevard, dont la queue se perd dans la rue Saint-Antoine et la tête se mire dans la Seine, s'appelle le boulevard Bourdon, c'est là que la foire aux jambons élit, tous les ans, domicile, ou, pour mieux dire, c'est là qu'elle plante sa tente; de tous côtés, en effet, se dressent, en un clin-d'œil, des cabanes de bois à peu près semblables aux huttes qui abritent, chemin faisant, les peuplades nomades; leur nombre s'élève à deux ou trois cents; tout à côté, des chariots ou vides ou encore chargés de bagages, annoncent que l'armée a résolu de faire sur ce terrain une halte sérieuse; cependant, si vous allez regarder sous ces tentes, pour voir quelles armes et quels soldats y reposent, vous trouverez, au lieu de Cosaques féroces ou d'Arabes cuivrés, au lieu de lances, de cimeterres, de pistolets ou de yatagans, de bonnes grosses commères réjouies ou des gaillards à large poitrine entourés de jambons, de saucissons, de saucisses, de langues fourrées et de boudins en faisceaux; Arles, Troyes. Lyon, Bayonne, toutes les villes, mères fécondes des jambons célèbres, envoient là leurs enfants; le laurier sur leur front s'entrelace au persil et forme leur couronne.

Il faut voir l'affluence qui se presse autour de ces boutiques en plein vent, pour se convaincre que parmi tant de cultes défunts et de croyances perdues, l'amour du jambon a survécu. Le culte du jambon fleurit comme aux temps des plus prospères, quand Rabelais le recommandait à Panurge par la bouche de Gargantua, comme un bon compagnon et cher ami de la dive bouteille.

La foire aux jambons dure trois jours; elle commence le mardi de la semaine sainte et finit le vendredi exclusivement. Pendant ces trois jours, on n'imagine pas ce qui se débite de cette marchandise salée, produit populaire dû à l'animal nourrissant mais peu coquet, que la pudeur m'empêche de nommer. Il est vrai que l'habileté des marchandes ne contribue pas moins que le goût de la marchandise à exciter l'appétit des acheteurs. Elles mettent une vivacité dans leur appel à la gourmandise du prochain, et une verve piquante qui vaut bien le sel de leurs jambons. Chacun donc emporte son saucisson dans sa poche, ou son jambon sous le bras, ou son pied... de cochon dans sa main. Quelques-uns de ceux qui pratiquent la philosophie de l'à-propos et du moment, satisfont leur appétit séance tenante; plus d'un Jean-Jean dévore sa saucisse à brûle-pourpoint; plus d'un Tortillard fait rôtir son boudin au nez du fabricant qui vient de le lui vendre; quant aux gourmets qui se respectent et aux hommes de traditions, quant aux adorateurs discrets des dieux lares, ils emportent pieusement le bienheureux jambon, fruit de leur pèlerinage, et le suspendent au foyer domestique jusqu'au jour où ils convient un ami ou un voisin, quand la chose est fumée à point, pour la dépecer, la découper par fine tranche et l'arroser du vin de l'amour ou de l'amitié, selon le sexe des convives; «Un peu de sel par ici, par là, dit un noël de La Monnoie, ne gâte rien à l'affaire...» Mais laissons là les jambons et la foire aux jambons; je meurs de soif rien que d'en avoir parlé. O Hébé!

Verse ton pur nectar dans ma coupe brûlante!

--Nous allons avoir incessamment, non loin de la foire aux jambons, un petit intermède électoral, en attendant la grande comédie de l'élection générale, que nous attendrons bien encore un an ou deux; le neuvième arrondissement attenant par un côté au boulevard Bourdon, est veuf de son député; M. Galis a donné sa démission: il s'agit de le remplacer; la liste des prétendants à sa succession, que les journaux publient, prouve que le goût de la députation augmente d'année en année, bien loin de diminuer. Dans la dernière élection dont M. Galis était sorti victorieux, le neuvième arrondissement n'avait eu à se prononcer qu'entre trois candidats; aujourd'hui, il a affaire à plus de quinze aspirants plus ou moins politiques; dans les quinze, il y en a au moins dix parfaitement inconnus; qui sont-ils? que veulent-ils? d'où viennent-ils? Voilà ce qu'on se demande en lisant leurs noms. Si vous les interrogez sur leurs vertus et leur mérite, ils vous répondront comme cette fameuse circulaire d'un candidat dont le souvenir nous est encore présent: «Messieurs, il y a cinquante ans que j'habite votre quartier de père en fils. Mes enfants ont joué avec les vôtres; mes petits-enfants feront de même: je m'y engage; et vous savez si j'ai jamais manqué à ma parole.» Mais le pauvre homme eut beau dire, les électeurs ne firent pas l'enfantillage de le nommer.

Un des électeurs les plus influents de ce collège qui doit choisir le successeur de M. Galis, vient précisément, la veille de la bataille, de mourir d'une façon tragique; c'était un homme excellent, d'humeur affable et riante, très-aimé pour l'agrément de son esprit, très-estimé pour la sûreté de ses relations et de ses sentiments. Il y a deux jours, M. *** a été trouvé mort dans son lit. On crut d'abord à un suicide; mais quelle apparence qu'un tel homme, riche, considéré, entouré d'une famille prospère, se fut porté à une pareille extrémité? Les médecins sont venus et ont conclu à l'apoplexie. Or, M. *** avait promis son influence et sa voix à un des quinze candidats dont nous parlions tout à l'heure. Celui-ci, apprenant sa mort subite; «Mais c'est indigne, s'est-il écrié; on ne se conduit pas ainsi: qu'il meure, rien de mieux; mais qu'il m'enlève une voix, voilà l'horreur: il aurait dû au moins attendre au lendemain de l'élection!» N'est-ce pas là un bon trait de mœurs électorales?

--Il vient d'être question, devant les tribunaux, de la succession de la fameuse mademoiselle Thevenin: cette demoiselle Thevenin avait été danseuse à l'Opéra, danseuse très-prodigue de toutes choses et très-courtisée. Le temps de la jeunesse et des entrechats passé, la prodigue mademoiselle Thevenin tomba dans l'avarice sordide; retirée à Fontainebleau elle passait pour pauvre: à la voir courbée et presque en haillons, vous lui eussiez donné le denier de l'aumône, et probablement elle l'eût accepté. A sa mort, on a trouvé sous son chevet une inscription de 75,000 fr. de rentes 5 pour 100. Cette riche proie allait retourner à l'État, faute d'héritiers connus; mais le bruit s'en répandit, et il arriva des Thevenin de tous côtés; celui-ci se disait cousin. Celui-là arrière-petit-neveu, cet autre remontait de Thevenin en Thevenin jusqu'à la côte d'Adam, c'est d'un de ces Thevenin que la justice s'occupait l'autre jour: ce Thevenin fournissait un acte de naissance qui tendait à prouver qu'il descendait d'un certain arrière-cousin germain de la danseuse; tout allait bien, lorsqu'on découvrit que l'acte était faux; le prétendu Thevenin avait si maladroitement fait ses calculs que, vérification faite à l'état civil, il se trouva qu'il était né trois ans après la mort du père Thevenin qu'il s'attribuait.