Des dépêches de Haïti sont parvenues au gouvernement; elles ont été apportées par le lieutenant de vaisseau Heine, aide de camp de l'amiral Dupetit-Thouars. On s'attend à voir la chambre des députés, comme vient de le faire la chambre des pairs, demander la production de ces documents, qui doivent être de nature à éclairer complètement une question que le ministère a cru pouvoir trancher, on sait comment, tout en se déclarant sans renseignements.

Le peuple haïtien, chez lequel l'amour du travail n'égale pas une passion inquiète pour la liberté, après avoir installé son nouveau gouvernement, et avoir reçu, le 4 du mois de janvier dernier, le serment de son nouveau président, le général Hérard, est déjà en proie à des divisions sanglantes. Pour les uns, l'adhésion du gouvernement aux principes de la constitution n'est pas franche; pour les autres, la constitution est mauvaise, et le gouvernement en poursuit trop énergiquement l'exécution. Enfin, l'irritation des noirs contre les mulâtres est venue s'ajouter encore à ces causes de division, et une collision meurtrière a eu lieu à Lleveia, ville située à quelque distance de Saint-Marc, entre les autorités civiles et les autorités militaires. Un général et six fonctionnaires publics ont été tués. A Saint-Marc également, la ville a été, pendant les journées des 25, 26 et 27 février, mise au pillage par l'armée, qui était en pleine insurrection. Une grande partie des habitants, les mulâtres surtout, suivant en cela le conseil du président, s'étaient réfugiés au Port-au-Prince.

En Espagne, où les bruits d'amnistie ne se sont pas confirmés, où le règne du régime exceptionnel n'a pas cessé, le gouvernement paraît attendre beaucoup de force et de sécurité de la formation d'un corps de gendarmerie à pied et à cheval divisé, comme chez nous, en légions, en compagnies et en brigades. Si les mulerès, qui ont montré comment ils entendaient la liberté, arrivaient à prouver qu'ils entendent mieux l'administration, ce serait du moins quelque chose. Mais nous craignons bien que tout leur savoir-faire se borne à créer des gendarmes, des marquis et des grands d'Espagne. Nous avons déjà dit que M. Munoz avait été l'objet de cette dernière faveur; depuis lors, le ministre des finances, M. Carasco; le ministre de la guerre, M. Mazaredo, dont on se rappelle la dépêche sur le bon effet d'un peu de sang versé à propos; le président du conseil, M. Gonzalès Bravo, qui naguère a donné à la reine Christine, dans le Guirigay, qu'il rédigeait, des épithètes peu politiques; enfin, M. de Pena Florida, auteur de l'idée d'une gendarmerie, ont été nommés, le premier, comte; le second, lieutenant-général; les deux derniers, grande-croix de l'ordre de Charles III. Que l'Espagne soit donc enfin satisfaite!--Le Maroc aggrave chaque jour ses torts envers cette puissance. Une felouque sortie du port d'Algésiras, et que les trois hommes qui la montaient avaient dirigée vers la côte barbaresque pour y pécher, s'étant approchée du rivage très-inoffensivement, ainsi que doit porter à le penser le peu d'importance de ce petit bâtiment, essuya un coup de feu, tiré du cap de Negret, qui tua un des marins. C'est un nouveau grief à ajouter à tous ceux que le gouvernement de Madrid a déjà contre l'empereur.

En Portugal, l'insurrection occupe toujours la place d'Almeida. La reine en fait pousser très mollement le siège, soit qu'elle ait peu de confiance dans ses troupes, soit qu'elle voie dans cet état de choses un prétexte pour prolonger la position exceptionnelle où le pays est placé. Un nouvel ajournement des cortès vient encore d'être prononcé.

Presque aucun des journaux de Paris ne reçoit de feuilles étrangères. Les nouvelles du dehors sont transmises à la plupart d'entre eux, et de quelque couleur qu'ils soient, par un seul et même bureau de correspondance établi à Paris, qui alimente la presse ministérielle comme la presse de l'opposition. On comprend que quand le bureau de correspondance fait une nouvelle, aucun journal n'est à même de rompre le silence; comme aussi quand il commet une erreur, elle est aussitôt reproduite à des milliers d'exemplaires. On a vu, il y a quelques jours, les journaux annoncer la nomination du président des États-Unis de l'Amérique du Nord, et proclamer M. Van Buren. C'était évidemment une de ces mystifications que fait admettre le premier jour de ce mois. Mais il n'y a qu'un 1er avril dans l'année, et ces facéties, ces erreurs, ou des erreurs et des facéties semblables, se reproduisent souvent à des dates qui n'ont pas le même privilège. Peut-être cela ne demande-t-il pas moins l'attention des journaux que celle des lecteurs.--Du reste, une nouvelle moins controuvée nous est venue de New-York. Lors de la discussion de l'adresse, M. Guizot déclarait qu'il n'y avait pas à espérer que le tarif américain pût être révisé cette année. Cette conjecture a été démentie. La chambre des représentants vient d'être saisie d'un projet de tarif par lequel, pour nous occuper seulement de ce qui intéresse, le plus la France, les vins et les soieries seraient mieux traités qu'ils ne le sont aujourd'hui. Cette proposition, qui réunira une grande majorité à la chambre des représentants, rencontrera beaucoup plus d'opposition au sénat. Mais quand on voit M. Clay, auteur principal du tarif adopté en 1812, pousser activement aujoud'hi à sa modification, on peut espérer que le calcul qui porte ce candidat de la présidence à changer de rôle, indique une conversion semblable chez plusieurs autres hommes politiques.

Le parlement d'Angleterre s'est ajourné au 15. Jusque là le ministère doit rassembler ses forces contre l'amendement de lord Ashley et la motion de lord Palmerston.--On a publié le tableau du revenu de la Grande-Bretagne pendant l'année financière commençant le 5 avril 1843 et finissant le 5 avril 1844. Ce total est de 1,250,924,425 francs. Il s'est manifesté une légère amélioration sur les douanes et sur l'accise, c'est-à-dire l'impôt de consommation; mais c'est l'income tax, cette ressources temps de guerre, qui a comblé le déficit. Elle a produit 133,922,165 francs; c'est un impôt de 3 centimes par franc seulement qui ne porte que sur les revenus de 3,750 francs et au-dessus. La somme des revenus dépassant ce minimum fort honnête est donc de 1 milliards et demi. C'est une richesse énorme, mais une richesse aux mains d'un trop petit nombre de personnes, et qui cause la détresse d'une masse de peuple considérable.

O'Connell a repris son œuvre en Irlande en modifiant son rôle comme nous l'avons indiqué. Dans une dernière séance de l'association qu'il a présidée, il a dit, en parlant avec chaleur de l'accueil qu'il a reçu en Angleterre: «Je croyais l'oligarchie toute-puissante, et j'ai trouvé un peuple parfaitement disposé pour l'Irlande et imbu des plus saines idées de justice; aussi prend-je, dès à présent, l'engagement de ne jamais prononcer une parole qui puisse blesser le peuple anglais. C'est un grand, c'est un beau peuple, et, si je ne suis pas mis en prison, j'irai visiter les districts les plus populeux de l'Angleterre, et vous rapporterai des nouvelles aussi bonnes que celles d'aujourd'hui.» Ce voyage projeté pourrait bien n'être pas exécuté, car il s'accrédite que la sentence, malgré l'appel, sera immédiatement exécutée.

Un jury arbitral avait été constitué d'accord entre M. Grandin, député d'Elbeuf, et M. Charles Laffitte, deux fois élu par le Collège de Louviers, et qui deux fois a vu son élection annulée par la Chambre, pour prononcer sur les dires contradictoires de ces deux messieurs. Ce jury vient de rendre et de publier son opinion, de laquelle il nous paraît difficile en la pressant bien, d'extraire autre chose sinon que M. Grandin n'a pas tout à fait tort, et que M Laffitte n'a pas tout à fait raison.

Nous voudrions pouvoir détourner les yeux d'un événement affreux dont le département de la Loire vient d'être le théâtre, et qui a jeté la désolation et le désespoir dans ces laborieuses contrées. A la suite d'une agitation d'ouvriers mineurs, dans laquelle l'autorité judiciaire avait reconnu tous les caractères d'une coalition, dix-sept d'entre eux avaient été mis état d'arrestation. Le vendredi 5, ces prisonniers partirent de Rive-de-Gier pour être dirigés sur la maison d'arrêt de Saint-Étienne. Nous ignorons par quel motif leur translation ne fut point opérée par la voie du chemin de fer, si rapide et si sûre, et pourquoi le préfet du département et le procureur général de Lyon préférèrent la voie de terre, malgré toutes ses lenteurs et tous ses dangers. Une escorte de 80 fantassins, commandés par un capitaine, de 25 chasseurs à cheval et de 11 gendarmes fut formée pour accompagner le convoi. Une compagnie d'infanterie l'accompagna à distance. A quatre kilomètres de Rive-de-Gier, au hameau de la Grand-Croix, un rassemblement lança des pierres contre l'escorte, et des enfants se précipitèrent à la tête des chevaux. Quelles furent alors les nécessités de situation de la troupe; nous l'ignorons; l'enquête nous le fera connaître, elle nous dira si l'extrémité bien cruelle à laquelle on a cru devoir recourir était absolument inévitable. En attendant, nous avons la douleur d'avoir à dire que cinq hommes du peuple sont restés sur le terrain, atteints de coups de feu à la gravité desquels un d'entre eux, qui se trouvait là en curieux, a déjà succombé. Le convoi a poursuivi sa route, et les prisonniers ont été écroués à leur destination.

A Commentry, dans l'Allier, un éboulement considérable, produit par une violente explosion qui se manifesta dans les galeries des mines, laissa pénétrer le gaz dans une des galeries occupées et bientôt la flamme se répandit avec une rapidité prodigieuse. Cinq ouvriers furent ensevelis; et l'on n'a retiré que des cadavres. Par suite de l'explosion, le feu s'est communiqué au charbon, qui brûle sur une vaste étendue et projeté des flammes qui s'élevaient à une grande hauteur. On s'est rendu en foule de Montluçon et des environs pour contempler ce spectacle de désolation. L'ingénieur des mines est arrivé en toute hâte sur les lieux du sinistre, et n'a trouvé d'autre moyeu que de noyer la mine. Il faudra bien du temps et du travail pour réparer le dommage, qui est évalué à une somme considérable.