On écrit de la Nouvelle-Orléans, le 2 mars, que l'on venait d'y recevoir la nouvelle que la veille au matin, entre deux et trois heures, deux steamers s'étaient rencontrés et entre-choqués sur le Old-River, au-dessous d'Atchafalaya, et que l'un d'eux, le Buckeye, a été englouti en moins de cinq minutes. Tous les passagers, au nombre de plus de 300, noirs et blancs, étaient couchés au moment du choc; 60 à 80 ont péri.

La chambre des députés et l'armée ont rendus les derniers devoirs à M. le général de la Bourdonnaye. La chambre des pairs a perdu M. le marquis de Lusignan;--la chambre des lords, en Angleterre, lord Abinger, premier baron de l'échiquier, qui s'était fait une grandi réputation au barreau avant son élévation aux dignités, et alors qu'il portait le nom de Scarlett. Enfin le prince Démétrius Galuzin, général de cavalerie russe, gouverneur général de Moscou, auquel l'empereur avait permis depuis un an, pour le rétablissement de sa santé, de résider à Paris, vient d'y mourir.

Salon de 1844.

Quatrième article.--Voir t. III, p. 33, 71 et 84.

Jusqu'ici, nous avons eu peu de critique à faire: nous avons été heureux dans nos premières promenades au Salon. Il y aurait conscience d'être sévère par plaisir, ce qui ressemblerait fort à de l'injustice. Nous continuons aujourd'hui notre compte rendu approbateur.

Il y a des faits historiques dont la simple narration suffit pour émouvoir les âmes nobles et sensibles. L'Abdication de Napoléon à Fontainebleau est au nombre de ces faits. Nos vieux militaires pleurent encore à ce souvenir, et quelle sera leur douleur en s'arrêtant devant le tableau de M. Janet-Lange! Nous allons vous faire connaître le moment choisi par le peintre; et, ayant le dessin sous les yeux, vous jugerez vous-même s'il a bien rendu cette désolante scène; «Napoléon pend la plume, et se reconnaissant vaincu, moins par ses ennemis que par la grande défection qui l'entoure, il rédige lui-même la seconde formule de l'abdication qu'on attend: Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France.» Telle est la teneur de l'acte d'abdication, reproduit dans le Manuscrit de 1814. M. Janet-Lange n'est pas resté, selon nous, au-dessous de son sujet: et s'il avait mis plus de noblesse sur la figure de l'illustre personnage présent à l'abdication, son tableau serait à peu près irréprochable. Comme couleur, nous félicitons sincèrement M. Janet-Lange; il y a progrès sur ses œuvres précédentes.

Au-dessous de l'immense Fédération, de M. Couder, les groupes se forment chaque jour. Qu'y a-t-il donc à voir? Approchons: un tableau de M. Papety! Où est le Rêve, de bonheur exposé par lui l'année dernière? Est-ce le même peintre à qui tout le monde accordait le beau nom de poète, qui nous présente aujourd'hui la Tentation de saint Hilarion? M. Papety a-t-il agi sérieusement, ou bien a-t-il voulu tout simplement exposer, afin qu'on n'oublie pas qu'il sait peindre? Cette dernière conjecture est la bonne, nous le croyons. Lorsque M. Adolphe Brune peignit sa belle Tentation de saint Antoine, la sévérité de l'exécution fit aisément passer sur le cynisme du sujet. Ici, la même chose n'a pas lieu: la femme qui tente saint Hilarion n'est qu'une femme demi-nue; quant à saint Hilarion, il a peur, il est épouvanté, il est comme terrassé: ce n'est pas une sainte horreur pour le vice qu'il éprouve. Malgré tout le talent qu'il y a dans le tableau de M. Papety, allons plus loin; à cause de ce talent même, nous adjurons le peintre de se contenter de cette seule excursion dans un genre qui est à l'art ce que la Pucelle de Voltaire est à la poésie. Nous l'attendons avec confiance à une œuvre plus digne de lui; alors, nous lui prouverons bien que notre sévérité présente est dans son intérêt.

M. Champmartin a pris depuis longtemps le titre de peintre religieux. Qui a vu un de ses tableaux les a vus tous par avance, ou à peu près. Les tons rosés et violets y dominent; les groupes sont resserrés, et à peine quelques figures se détachent-elles d'une manière précise. «Laissez venir à moi les petits enfants» a tous les défauts comme aussi tout le mérite qui ont fait la réputation de M. Champmartin. Ce tableau est à la fois trop brillant et trop dur d'aspect. Nous regardons, nous voudrions nous intéresser à la foule des enfants qui s'approchent du Seigneur, mais l'ensemble est si peu harmonieux, que l'œil ne peut demeurer fixé sur rien. Deux ou trois têtes d'enfants sont charmantes, et celle du Christ n'a pas de vulgarité. Le Portrait de M. Gillibrand rappelle les beaux jours de M. Champmartin, lorsque Barthélémy écrivait dans Némésis:

Abdication de Napoléon à Fontainebleau, le 14 avril 1814,
par M. Janet-Lange.