Nous avons dit ce qui se passait à l'intérieur; à l'extérieur l'affaire est encore plus vive et plus bruyante; sept à huit cents personnes frappent aux portes, réclament leur droit d'entrée, et s'efforcent de pénétrer à tout prix dans cette malheureuse salle déjà semblable à un immense canon bourré jusqu'à la gueule; nous ajouterons que les mesures sont si mal prises que cette foule se livre à son ressentiment, sans qu'aucune voix, sans qu'aucune force tutélaire la préserve de son propre désordre. Dire la douleur des jolies femmes venues là tout exprès pour se faire admirer et qui s'en retournent tristement, aptes une heure de lutte inutile, ayant eu les sergents de ville pour seuls appréciateurs; raconter la déconfiture de ces frais chapeaux, de ces robes élégantes, de ces couronnes et de ces bouquets de fleurs, parures inutiles dont on espérait tant, Homère lui-même ne le saurait: c'est une de ces catastrophes autrement déplorable et difficile à chanter que tous les malheurs de l'Iliade.
Sautant par-dessus un garde municipal et escaladant une porte ou une fenêtre, si par hasard, nous trouvons enfin à nous blottir dans un coin de la salle, quel enfer, bon Dieu! Mieux valait encore retourner chez soi, et se donner un concert à soi-même, avec son propre violon ou sur son propre piano; le concert, en effet, le merveilleux concert, annoncé pour huit heures, à dix heures n'avait pas encore dit sa première note; il fallait entendre les cris d'impatience que la foule jetait, la foule asphyxiée par une étouffante chaleur, et demandant au moins un peu de chant et de musique, faute de rafraîchissements. Après l'heure cruelle de cette longue attente, un homme se montra enfin sur l'estrade des musiciens, un petit homme pareil à un fantôme blanc, à ne le juger que sur sa longue barbe blanche et ses cheveux idem...
«Allons, vieillard, chante-nous donc enfin quelque chose!» s'écrie une voix. Ce vieillard n'est ni plus ni moins que le chevalier Paston, qui conduit un chœur de chanteurs, élèves de M. Delsarte, et leur fait entonner un certain Kyrie eleison dont le même M. Delsarte est le père reconnu. Mais quelle exécution! quel Kyrie eleison! On l'accueille de ce rire moqueur et insolent que la foule n'épargne à personne dans ses heures de rancune, et qui lui sert de vengeance. Les virtuoses les plus intrépides et les plus expérimentés détonneraient d'effroi en entendant ce ricanement diabolique. Aussi les élèves de M. Delsarte, bien que commandés par le chevalier Paston, détonnent-ils à qui mieux mieux, et le Kyrie eleison n'est bientôt plus qu'une immense cacophonie; le rire redouble, rire sans pitié, rire de Méphistophélès, rire de bourreau sur les restes de la victime.
Au milieu de cet horrible naufrage, les plus habiles et les plus charmantes on grand'peine à surnager: Dœhler, Vivier, Roger, Giard, Inchuidt, madame Sabattier, madame Castellane, madame Brandulla, et enfin madame Jova, la belle Milanaise, qui triomphe cependant du tumulte en exécutant de sa voix habile et pénétrante l'air Inflammatus du Stabat.
A une heure du matin, on chantait, on étouffait, on murmurait, on riait, on détonnait encore.
Salle des Concerts, à l'Hôtel de Ville.
Telle est l'histoire lamentable et plaisante de ce fameux concert; c'est presque de la tragi-comédie; il faut espérer qu'une autre fois l'autorité sera plus prévoyante ou quelle élargira sa salle, et que M. le chevalier Paston et M. Delsarte serviront des Kyrie plus harmonieux. Si tout le monde a quelque chose à se reprocher, si l'autorité a manqué de savoir-faire, les musiciens, pour la plupart, d'assurance et d'habileté, les meneurs du concert d'exactitude, le public de patience et de longanimité, la colonie de Petit-Bourg n'en a pas moins fait sa fructueuse récolte; c'est là le principal; Une autre année seulement, il faudra joindre la bonne exécution et le bon ordre à la pensée charitable, de manière que le plaisir et le bienfait marchent de compagnie, que Petit-Bourg soit content, que les pauvre-enfants profitent, que le public n'ait pas le droit de se plaindre et ne joue pas le rôle d'un mystifié.
--Une ancienne secrétaire du Théâtre-Français vient de mourir dans un âge encore peu avancé; les habitués de la Comédie-Française, sous la restauration, se rappellent mademoiselle Devin. Mademoiselle Devin était élève de mademoiselle Mars; ce n'est pas sa beauté qui lui avait conquis une sorte de crédit et de succès; mademoiselle Devin n'était pas jolie; on peut même dire, sans manquer de galanterie envers un mort, qu'au premier coup d'œil on se sentait beaucoup plus porté à l'indifférence qu'attiré vers elle. Peu à peu, et à force d'études, mademoiselle Devin triompha de cette espèce de froideur que le public avait témoignée d'abord pour sa personne: on apprécia son intelligence et sa finesse; intelligence qui abusait quelquefois d'elle-même pour courir sans cesse après l'effet, finesse un tant soit peu monotone et maniérée. Mademoiselle Devin ne doit pas moins être comptée au nombre des artistes qui ont laissé un souvenir, sinon éclatant, du moins honorable dans l'art dramatique. Mademoiselle Devin était devenue un beau jour madame Menjaud, c'est-à-dire qu'elle avait épousé l'excellent et regrettable comédien de ce nom. Elle avait quitté le théâtre depuis plusieurs années quand elle a cessé de vivre. Mademoiselle Devin est morte, si je ne me trompe, dans un maison de campagne que M. Menjaud possède aux environs de Paris, honorable fruit des épargnes faites par Clitandre, Valère et Daims, dans leur jeune temps.
--Il est arrivé une singulière aventure à un de nos plus gracieux compositeur de romances et des plus populaires, à M. Frédéric Bérat: dans une de ces heures dérobées au soin de ces mélodies touchantes, M. Frédéric Bérat a composé dernièrement pour le théâtre du Palais Royal, de moitié avec M. Paul Vermond, une spirituelle bouffonnerie intitulée la Polka: c'est le premier de tout les vaudevilles-polka, représenté depuis un mois sur les petits théâtres de Paris, et, à mon avis, le plus divertissant et le meilleur.