L'autre jour, M. Frédéric Bérat était mollement étendu sur son divan, fumant une cigarette et poursuivant sans doute à travers la blanche vapeur quelques-unes de ces chansons fraîches et naïves qu'il sait si bien trouver; on heurte à sa demeure: «Qui va là?» Deux fières moustaches se hérissent en se montrent tout à coup à la porte à demi close: «Ah! ah! dit Bérat, qui a souvent, en sa qualité d'artiste, des démêlés avec la garde nationale, vous venez pour m'arrêter et me faire expier à Sainte-Pélagie mes goûts peu militaires.--Non pas, répondent poliment les deux moustaches en s'avançant et en s'inclinant avec respect; nous ne sommes pas des gardes municipaux, mais des voltigeurs du 3e léger; vous arrêter, Dieu nous en garde! Nous venons, monsieur, vous prier de venir donner des leçons de polka à notre colonel.» Et Bérat de les regarder d'un air ébahi. «Oui, monsieur, le colonel veut absolument apprendre à danser la polka, et il nous à chargés, moi qui suis son sergent-major et moi son sergent, de lui amener un professeur de polka.--Mais je ne suis pas un maître à danser, mes braves, reprend Bérat en retenant un éclat de rire.--Sapristi! s'écrit le sergent-major.--Crédié! reprend le sergent; lisez plutôt.» Et ils déploient aux yeux de Bérat l'affiche du Théâtre du Palais-Royal, lui montrant du doigt ces mots, imprimés en majuscules: La Polka, par MM. Frédéric Bérat et Paul Vermond.»--Eh bien! allez chez Paul Vermond,» dit Bérat en souriant. On dit que M. Paul Vermond n'a pas cru devoir pousser le quiproquo plus loin, et qu'il a adressé définitivement les deux sergents à Cellamus.

Si nos vaillants du 3e léger avaient assisté à une des dernières représentations tout dernièrement données à Rouen par mademoiselle Déjazet, ils auraient appris qu'en effet Bérat n'enseigne pas la polka, mais qu'il est un compositeur charmant, vaudevilliste dans ses loisirs. Une de ses plus gracieuses et de ses plus poétiques productions, la Lisette de Béranger chantée avec beaucoup d'âme et de goût par mademoiselle Déjazet, a ravi le parterre rouennais; Rouen s'est montré d'autant plus sensible à cette touchante mélodie, que Frédéric Bérat est né à Rouen; c'était une mère qui applaudissait son enfant; Frédéric Bérat peut dire plus que jamais son refrain favori:

J'irai revoir ma Normandie.

Rien n'attache, en effet, un fils à sa mère comme les caresses et les douceurs qu'il en reçoit.

--Un petit garçon disait l'autre jour devant moi; «Maman, je vais prier le bon Dieu qu'il me change mon bon ange.--Pourquoi donc, mon ami?--Parce que mon bon ange m'a laissé tomber deux fois depuis ce matin.»

Recommandé à la biographie des enfants précoces, des enfants ingénieux, des enfants spirituels des enfants étonnants qui aboutissent souvent à faire de pauvres hommes.

--Quelques journaux s'étaient mis à raconter chaque matin que le cadavre d'un garde municipal venait d'être retrouvé dans la Seine; nous en étions déjà au septième garde municipal et au septième cadavre, lorsque l'autorité a fait démentir ces bruits d'assassinats multiples; deux gardes municipaux se sont donné la mort volontairement, voilà le fait officiel, il était temps que la rectification arrivât: quand les donneurs de fausses nouvelles se mettent à noyer ou à tuer les gens, ils n'en finissent pas, et si on les eût laissé faite, au moins de huit jours, la garde municipale tout entière eut fait un plongeon dans l'eau.

--La mystérieuse et sanglante affaire du banquier Donon-Cadot, si horriblement assassiné à Pontoise, continue à en exciter une attente pleine d'anxiété. L'instruction a recueilli tout récemment des faits qui signalent de nouveaux coupables et ajoutent dit-on plus d'une scène terrible et inouïe à ce drame déjà si fatalement compliqué.

--Une curieuse cérémonie aura lieu incessamment dans les hautes demeures politiques; nous voulons parler de la réception de M. Guizot comme chevalier de la Toison-d'Or, ordre qui vient de lui être accordé par la reine d'Espagne. Si M. Guizot se conforme à l'usage antique et solennel et tient à prendre le costume d'étiquette, il doit avoir commandé à son tailleur et à son chapelier une robe de toile d'argent, un manteau de velours cramoisi et un chapeau de velours noir.

--M. l'évêque de Rodez accuse un de nos plus spirituels et de nos plus purs talents universitaires, M. Géruzez, professeur d'éloquence française, d'inonder, de scandaliser et de dépraver la France; l'Univers a reproduit l'attaque de M. de Rodez, et M. Géruzez attaque l'Univers en calomnie. Que faut-il donc faire pour échapper à l'anathème, si un écrivain toujours moral et religieux, comme l'est M. Géruzez, si un panégyriste de saint Bernard est foudroyé canoniquement? Il est certain que les rôles sont intervertis; les réprouvés étudient les pères de l'Église, et les hommes d'église font des pamphlets.