Ne comprenant rien à ses manières, je la crus d'abord un peu folle; je me penchai néanmoins avec quelque répugnance, et n'aperçus d'abord rien d'extraordinaire: c'était une grande chambre obscure, meublée très-simplement, où tout était couvert de poussière; elle semblait n'avoir pas été habitée depuis longtemps.
J'allais me retirer lorsque la petite femme m'arrêta, et, allongeant son bras maigre, me montra sur le parquet une large tache noire qui couvrait aussi une partie un mur blanchi à la chaux, comme si un liquide eût rejailli contre:
«Sangre, sangre,» me dit-elle à voix basse;--c'est du sang!
Cette chambre était en effet celle du malheureux Anglais; c'est là, sur le pas de cette porte, que fut frappé M. Woodby; il était fort sourd et n'avait pas été réveillé, à ce qu'il paraît, par les premiers cris de sa femme et de ses deux filles; en ouvrant sa porte, il trouva leurs corps étendus sur le seuil, meurtris à coups de coutelas. Les assassins, que n'avaient point arrêtés la faiblesse et la grâce des jeunes filles, brisèrent le crâne du malheureux Anglais à coups de bâton, et sa cervelle éclata contre la muraille.
Je reculai avec dégoût et m'enfuis précipitamment de ce lieu dont l'aspect faisait revivre à mes yeux le crime dans toute son horreur. Peu après, les chasseurs rejoignirent le canot, la plupart fort crottés. Suivant l'usage, leur fortune avait été diverse; le plus intrépide avait pénétré jusqu'à une forêt assez éloignée et rapportait un singe fauve qu'il avait abattu d'un coup de fusil. Le pauvre animal roulait les yeux d'une façon fort piteuse en poussant de petits grognements plaintifs; il trépassa dans le canot, moins de sa blessure, assura gravement le major, qui était le philosophe de la troupe, que de désespoir de se voir réduit en captivité. Trois jours après il figurait magnifiquement empaillé, sur l'étagère de son vainqueur.
Sur ces entrefaites, des bruits alarmants circulaient sourdement à bord: on disait que les forts étaient armés en secret, et l'on avait vu se diriger vers le Pastillo, batterie redoutable qui se projette en avant de Carthagène, au fond de la baie, de larges bateaux, soigneusement recouverts, qu'on présumait chargés de poudre et d'approvisionnements de guerre. Ces rumeurs mirent le feu aux jeunes têtes; on ne rêva plus que combats et bombardement. On prédisait à Carthagène le brillant fait d'armes réalisé plus tard à Ulloa, et, dans la soif d'action et de gloire qui embrasa tout le monde, on commença à craindre une issue pacifique autant qu'on l'avait désirée d'abord.
Chaque fois que je rentrais à bord de l'Atalante, la contagion belliqueuse me saisissait aussi, et la curiosité d'assister à un siège en règle me conduisait naturellement à vouer la pauvre Carthagène à la flamme et aux ruines, quelque périlleux que dût être un pareil jeu pour ceux qui l'entreprendraient. Puis, quand je retournais à terre, l'insouciance d'artiste me reprenait, j'oubliais que j'errais sur une terre ennemie et à demi sauvage; je poursuivais ma moisson de croquis sous l'œil soupçonneux des habitants. L'impunité m'enhardit. Depuis notre arrivée, le but de mon ambition était de visiter le sommet de la Poppa. Cette montagne, située proche de la côte, s'élève presque à pic, et c'est le seul point culminant du sol à une étendue considérable. Mais les obstacles étaient grands; les chemins, assurait-on, étaient si difficiles qu'on ne pouvait y monter qu'avec des mules. En outre, on avait transformé le couvent abandonné, qui surmonte la hauteur, en un poste d'observation dont on éloignait les curieux. Cependant les jours s'écoulaient, et enfin la tentation l'emportant, je résolus de risquer l'ascension; je l'accomplis en effet, mais par des moyens tout autres que ceux que j'avais prévus.
Arrivé au point du jour au débarcadère, devant la principale porte de la ville, |je tournai à droite au lieu d'entrer, et enfilai la grande rue du faubourg d'Imania, dont les maisons bariolées de joyeuses couleurs sont entremêlées de bouquets de palmiers. Je passai près du fort. San-Felipe de Barracas, m'efforçant de regarder sans rire les lourds soldats colombiens dans leur uniforme de toile blanche, composé d'une courte veste étriquée aux épaules, et d'un large pantalon flottant, ce qui leur donne la tournure d'un pain de sucre, auquel on aurait accroché un sabre et une giberne; posez au bout un énorme shako aussi doublé de blanc, branlant sur de longs cheveux luisants et plats, une face cuivrée et sans barbe, avec des pommettes saillantes et de petits yeux, une physionomie morne et impassible, et vous aurez le vrai type du soldat colombien. Ils cheminent lentement, la tête pendante sur la poitrine, ou restent étendus à l'ombre, immobiles comme des lézards, pendant des journées entières. Ces soldats de si mauvaise tournure sont pourtant des guerriers intrépides, doués d'une rare sobriété; les plus grandes privations ne leur arrachent pas une plainte, et ils meurent avec la même indifférence qu'ils ont vécu.
Les officiers ont un tout, autre air; ici la diversité de caste se fait sentir; le créole espagnol y domine, tandis que les morenos de la classe inférieure ont du sang nègre ou indien dans les veines. Pourtant, la malice française trouvait fort à s'égayer aux dépens de ces petits militaires à la taille menue, aux membres grêles, dont les épaules rétrécies disparaissent sous les torsades de leurs énormes épaulettes. Leur poitrine offre un pompeux étalage de médailles, de rubans, de décorations de toutes sortes. Ils affectent de porter l'uniforme de nos officiers républicains de 92, mais leurs pantalons collants perdus dans les bottes molles, les grands sabres traînants accompagnés de pistolets à la ceinture, ce visage basané à moitié englouti sous une longue moustache, où roulent de grosses prunelles noires sous d'épais sourcils, donnent à ces héros de Pieluncha et de Carbobo je ne sais quel air des brigands de Dacray-Duminil, tels que nous les retracent les curieuses vignettes de Victor ou l'Enfant de la forêt.
A la sortie du faubourg, une enceinte carrée située au bord de la mer attira mon attention. A peine entré, j'en ressortis aussitôt, chassé par un sentiment de répulsion; c'était le cimetière de Manga. Le sol y est partout jonché de débris humains, parmi lesquels courent des légions de crabes. Des crânes rompus, des tibias perçant leur linceul de sable, donnaient à ce lieu l'aspect d'un champ de bataille. L'incurie colombienne ne s'inquiète pas plus des morts que des vivants.