En cw moment, je me trouvais au milieu des mangles dont la nappe immense presse entre ses sinuosités verdoyantes la nappe d'azur des eaux de la baie. Une épaisse draperie de feuillage tombait, en ondulations pressées de la cime lointaine de la Poppa jusqu'au sable du rivage, et assouplissait les aspérités de la montagne, excepté du côté de l'orient, où une falaise perpendiculaire faisait resplendir ses flancs crayeux comme un miroir métallique. A travers ce tapis monotone de verdure serpentait un chemin sablonneux d'un jaune éblouissant, bordé de maisons en bois avec des appentis couverts en tuiles. Le soleil enflammait cette étendue, faisait rougeoyer les toits, pétiller les cailloux du chemin et rayonner la citadelle comme une pyramide d'argent.
La mer était lisse et brillante; sur un îlot trois pélicans, debout sur une patte, ressemblaient à des morceaux de bois; par moment, ils quittaient leur immobilité pour darder un rapide coup de bec à la surface de l'eau.
Sur la mer tout était mort, malgré ce soleil vivifiant; pas un souffle, pas un mouvement n'agitait, cette nature inanimée. C'est à peine si, de temps en temps, l'on entendait quelque moreno piquant sa mule chargée de paniers, pour lui faire traverser les flaques d'eau saumâtre qui coupaient la route, répétant d'une voix rauque le mot: Area! accompagné d'un juron énergique, ou bien le clapotement des ailes d'un gallinazo voletant autour de l'abattoir voisin, les maisons paraissaient désertes; seule, sur le perron de l'une d'elles, une jeune femme immobile, appuyée sur la balustrade, ses cheveux noirs, déroulés en longues mèches sur ses épaules demi-nues, ressemblait à une statue de bronze de la Mélancolie. On eût dit le modèle animé de ce type sublime buriné par Albert Durer.
La scène avait un caractère de grandeur sauvage et de tristesse si profondément marqué, que je ne pus résister à la tentation d'en emporter un souvenir. Je pris mes crayons et je fus bientôt si préoccupé de mon travail, que c'est à peine si j'aperçus l'évêque de Carthagène, cette autre grandeur déchue, passant devant moi dans sa voiture antique et dorée comme une châsse, que traînaient lentement deux mules caparaçonnées. Son Éminence reconnut sans doute dans l'humble artiste accroupi sous les raisiniers du rivage, un citoyen de ce pays indépendant et raisonneur qui, depuis plus d'un siècle, a si rudement mené la puissance temporelle de l'Église. Jaloux de faire l'essai de son influence sur l'un de ces esprits rebelles, le prélat, quand il passa devant moi, allongea ses doigts sacrés par la portière et me donna sa bénédiction. Je me hâtai de me lever et de me découvrir avec respect; le bon vieillard, satisfait de l'effet qu'il avait produit, me répondit par un salut gracieux et s'éloigna. Je me rassis aussitôt pour esquisser, sur le devant de mon dessin, le croquis de la massive voilure, qui devait dater au moins du Charles-Quint. En ce moment, un nouveau personnage en veste de jinga, qui m'épiait depuis quelque temps, s'avança, et, considérant mon travail, m'adressa quelques questions; il paraît que je n'y répondis pas d'une manière satisfaisante, car il exigea que je le suivisse auprès d'un autre individu qui m'aborda à son tour en se disant l'alcade du village de la Poppa. Celui-ci voulut visiter le contenu de mon portefeuille, mais déjà ennuyé de leurs questions, je m'y refusai, non par esprit du révolte, mais parce que je craignais avec raison que leurs grosses mains, d'une propreté assez équivoque, ne tâchassent mes croquis.
Ces deux hommes importants conférèrent entre eux et parurent assez embarrassés de ce qu'ils feraient de moi, chétif. Mon avis, à moi, était qu'on me laissât continuer mon chemin; mais le zèle patriotique de ces messieurs avait pris l'alarme, ils me regardaient comme un espion, ou tout au moins comme un ingénieur qui venait étudier les fortifications et en relever les positions. Une partie du fort San-Felipe, qui figurait sur le dessin, les confirma dans cette opinion. Une femme assez laide, l'épouse du seigneur alcade, se montra en ce moment et mît fin à leur indécision; elle m'interrogea d'un ton si peu civil que, malgré le respect chevaleresque que je professe pour la plus belle moitié du genre humain, je ne pus m'empêcher de l'envoyer promener. Là-dessus grande colère, et mes trois inquisiteurs résolurent, à l'unanimité, qu'un individu aussi intraitable devait être conduit devant le capitaine-général, gouverneur de Carthagène, qui déciderait de ma qualité et de mon sort.
Je vis que, pour le moment, il fallait renoncer à mon excursion; ne me souciant pas, si je faisais résistance, de traverser la ville au milieu d'un peloton de soldats, je suivis de bonne grâce le rébarbatif alcalde, qui se mit en marche, ayant soin de ne pas me perdre de vue.
Arrivés à la maison du gouverneur, nous ne tardâmes pas à être introduits Don Hilario Lopez était alors un homme d'environ trente-huit ans. Ancien aide de camp de Bolivar, il a figuré avec distinction dans les guerres de l'indépendance. Il est pâle et te taille moyenne; ses longues moustaches blondes, ses cheveux plats retombant en désordre de chaque côté, son uniforme à collet rabattu et galonné, sa physionomie calme et austère, lui donnent un grand air de ressemblance avec ces généraux de la Convention dont Hoche et Marceau présentent le type le plus élevé.
Le général m'accueillit avec politesse; heureusement il parlait le français à merveille, et, à la première inspection du portefeuille, il comprit de suite de quoi il s'agissait. II expliqua au soupçonneux alcalde que je n'étais rien moins qu'un espion et que mes intentions étaient parfaitement pures. Une fois rassuré, celui-ci passa de la défiance à l'étonnement, quand il reconnut, en feuilletant les croquis, plusieurs points de vue qui lui étaient familiers et jusqu'à sa propre maison. Le général exigea qu'il s'excusât de m'avoir dérangé, ce qu'il fit en me présentant la main avec la gaucherie d'un homme qui sent qu'il a commis une sottise. Je ne voulus pas perdre une aussi belle occasion de donner une haute idée de la générosité française, et je pardonnai avec la grandeur d'âme d'un homme qui se sait appuyé par une escadre et un contre-amiral.
Le général me fit l'honneur de me garder à déjeuner, et me traita avec une urbanité parfaite. Les convives se composaient de deux hommes à longues moustaches, raides et taciturnes; c'étaient deux officiers; puis de deux autres en habit noir, armés d'un nez pointu et d'une langue infatigable; c'étaient deux avocats. Peu habitué à l'abominable cuisine du pays, je m'efforçai de manger. Cependant j'avoue qu'au dessert le courage faillit m'abandonner, lorsque je vis les assistants émiettant des morceaux de fromage de Hollande dans leur chocolat. Ils savouraient cet étrange brouet comme un mets exquis; mon hôte m'engagea à l'imiter, m'assurant gravement, pour me décider, que Bolivar ne déjeunait pas autrement.
Après le repas, le général m'octroya une permission moyennant laquelle je pouvais dessiner en toute liberté. Avec cela, je pouvais emporter Carthagène dans ma poche, si bon me semblait. A mon tour, je sollicitai de la bonne grâce de mon hôte de me laisser prendre une esquisse de ses traits; il y consentit volontiers. Je me mis à l'œuvre, et les curieux renseignements, les idées justes et élevées dont sa conversation fut semée pendant la séance qu'il m'accorda, ont placé cette heure parmi mes souvenirs les plus attachants.