Instruit de mon désir de visiter la Poppa, le général me proposa d'achever la journée chez lui et de réserver la soirée à cette excursion pour laquelle il m'offrit gracieusement une de ses mules. J'acceptai en admirant les profonds décrets de la Providence, qui m'avait fait arrêter si à propos pour me procurer une mule et m'épargner un coup de soleil. Je m'en fus passer le temps de la sieste dans un appartement contenant une bibliothèque assez bien meublée et un hamac suspendu devant une fenêtre en fleurs. J'ouvris la Lusiade et je me jetai dans le hamac, où je m'endormis bientôt sous la double influence d'une chaleur de trente-deux degrés et de l'œuvre la plus soporifique que l'esprit humain ait délayée en vers.

Je fus réveillé en sursaut par un grand nègre vêtu de blanc qui m'annonça que le dîner était servi; je m'aperçus au choix de la société que le général avait poussé la galanterie jusqu'à se souvenir de mon âge, car j'avais pour voisine l'une des plus jolies personnes de la ville. Ses yeux noirs pétillaient de malice, et son teint avait la pureté et la transparence de l'ambre; mais cette fraîcheur de beauté est de peu de dorée sous l'équateur. La jeune fille avait à peine quinze ans quoique déjà tort développée; sa mère, qui en comptait trente-deux, était énorme; elle souffrait beaucoup de la chaleur et n'était occupée que du soin de contenir son indomptable embonpoint dans les murailles de baleines qui l'enfermaient. En outre, la belle nuance dorée du teint de la demoiselle avait passé chez la mère à un brun bistré des plus foncés. Pour se défendre d'une fascination dangereuse, on n'avait donc qu'à se dire que, selon toute apparence, la ravissante sylphide se transformerait avant peu d'années en une massive mulâtresse: c'était le papillon devenant chrysalide.

Le repas à peine fini, je rappelai au général Lopez sa promesse du matin. Aussitôt on amena dans la cour une mule fringante portant une riche selle, de larges étriers et des arçons très-élevés d'où, avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de tomber. J'avais la tête pleine des mauvais tours que les mules espagnoles jouèrent à Sancho et à Gil Blas, en sorte que j'exprimai d'abord timidement ma préférence pour un cheval. Mais on m'affirma que je ne pouvais être plus en sûreté, par les sentiers rocailleux que j'avais à parcourir, qu'en me confiant aux jarrets solides, à l'instinct prudent de cette bête. Je me rendis à ces considérations et enfourchai résolument la rubia on la blonde, comme le général nommait sa monture favorite.

--Soyez sage, me dit don Hilario en souriant, quand il me vit en selle, n'allez pas effaroucher la garnison de la Poppa.

--Vous pouvez être tranquille, répondis-je, je ne croquerai pas le plus petit bastion...

--Ce n'est pas cela; sachez qu'il n'y a là-haut qu'un seul homme, le gardien des signaux. Tachez donc de vivre en paix avec lui. Allons, vaya V. con Dios!»

Je saluai le général, et la mule partit avec la vélocité de l'éclair.

Je ne tardai pas à m'apercevoir du crédit dont j'étais redevable à ma monture, et du haut degré d'importance que je lui empruntais. Les passants se rangeaient avec empressement, les soldats tournaient leurs shakos, et peu s'en fallut que le l'actionnaire ne portât les armes à la mule du gouverneur. Je passai triomphalement à travers le village de la Poppa, dont l'alcade, à ma grande satisfaction, se trouva sur la porte. Il me salua jusqu'à terre; mais son implacable moitié me tourna le dos. Je ne m'en lançai pas moins à toute bride à travers les mangles, jusqu'aux premiers rochers qui servent de degrés pour escalader la montagne. Alors la mule, qui n'avait cessé de m'emporter comme le cheval de Lénore ralentit sa course et commença de grimper la pente escarpée avec une délicatesse et une sûreté dont je fus émerveillé, car le chemin était un vrai casse-cou semé de fondrières, de cailloux roulants et d'arbustes épineux.

A mesure que je m'élevais, l'air devenait plus pur, et la solitude plus profonde. Délivré de l'atmosphère stagnante du rivage, qu'infectent les miasmes fétides des palétuviers, j'aspirais avec délices la brise vivifiante du soir, imprégnée des senteurs énergiques de lu végétation. Les mille bruits de la nature murmuraient autour de moi; d'élégants lataniers inclinaient doucement leur parasol sur l'escarpe de la route, comme pour me garantir des rayons obliques que lançait le soleil à l'horizon; d'épais acacias et des lilas au feuillage duveté frissonnaient au passage du vent sous leurs rameaux; des nopals gigantesques élançaient leurs bras épineux du sein des ondes de verdure qui recouvraient les aspérités de la montagne, et par moments je voyais filer brusquement entre les jambes de mon destrier, d'agiles couleuvres traversant le sentier, tandis que de grands iguanes de trois pieds de long se traînaient avec paresse sur les rochers, gonflaient leurs cous rayés et bâillaient stupidement en me regardant passer. L'air fourmillait d'une multitude de papillons jaune-citron, avec une tache de feu. De temps en temps leur troupe brillante était traversée par le vol saccadé d'une chauve-souris aux ailes velues et dentelées, dont l'énorme envergure me faisait tressaillir. Le bruit qui m'arrêta plusieurs fois avant que je pusse me l'expliquer, fut une espèce de beuglement sourd connue celui d'un bœuf éloigné: c'était le croassement d'une grenouille grosse comme le poing, et douée d'un appareil respiratoire d'une puissance extraordinaire. Tandis que je cheminais paisiblement, m'abandonnant à l'instinct de ma mule et admirant les merveilles de la nature tropicale, le chemin qui contourne la montagne me conduisit en face de la ville. Le soleil se couchait et illuminait Carthagène d'un reflet tellement vermeil, qu'elle m'apparut telle qu'un cratère enflammé. Les remparts l'enlaçaient comme un serpent de feu; mille éclairs jaillissaient des cimes des toits et des palmiers; un large voile de pourpre semblait s'être abaissé sur la mer. Cela ne dura qu'un instant, l'astre disparut, et aussitôt les clartés bleuâtres d'une nuit pailletée d'étoiles éteignirent dans le calme ce splendide embrasement.

Le sommet de la Poppa est entièrement couvert par un monastère dont les murailles ruinées attestent encore l'ancienne grandeur. Autrefois, un crucifix gigantesque dressé sur le bord à pic de la montagne qui fait face à la mer, proclamait au loin la suprématie du Christ et le pouvoir sans bornes de ses serviteurs. La guerre transforma le couvent en un poste militaire où des batteries destinées à bombarder ville et le fort San-Felipe furent établies. A la place de la croix on éleva un mât de signaux destiné à avertir la ville des navires en vue. C'est tout ce qui reste aujourd'hui, la batterie ayant été désarmée dès que Carthagène fut au pouvoir des insurgés. C'est sur la Poppa que Bolivar se retira durant la dernière année de sa carrière. Amèrement désabusé du rêve glorieux de sa vie, entouré d'ingrats qui méconnaissaient son âme et ses intentions, assiégé d'intrigants factieux qui poussaient l'élan imprimé par lui, pour le faire servir à leur cupidité et à leur ambition, l'illustre général, moins heureux la plupart des réformateurs, avait assisté lui-même au dépérissement de son œuvre. Cette noble utopie de la moitié d'un hémisphère régénérée par l'indépendance et groupée par l'ascendant du génie était malheureusement d'une réalisation impraticable. Il s'en aperçut trop tard: il fallait, sur un aussi vaste territoire semé d'obstacles naturels gigantesques qui entravent la centralisation, une autorité d'institutions impossible parmi des populations incultes et neuves à la liberté. Les jalousies d'État à État, le démembrement, les luttes partielles ne se firent pas attendre, et l'héroïque libérateur mourut en répétant avec désespoir cette parole prophétique: «Union! Union! ou l'anarchie vous dévorera.» En effet, on ne peut prévoir quand cesseront les oscillations perpétuelles du pouvoir dans cette portion du globe où l'édifice social semble aussi chancelant que le sol volcanisé qui le soutient.