Dégoûté de l'humanité, Bolivar s'était réfugié sur cette montagne, et s'y promenait en lisant Corneille, son auteur favori. Il retrouvait sans doute l'écho de son propre génie dans le génie rude du vieux poète, et l'exagération toute castillane de ses guerriers de dix pieds de haut, comme le disait Soudé, reliait par une héroïque sympathie, ces deux puissantes intelligences.

La porte du couvent était ouverte; il n'y avait ni garde ni portier; je me décidai à attacher ma mule à un arbre et à entrer sans façon. L'intérieur était désert; je n'avais pas rencontré une âme depuis mon départ des faubourgs. Sans m'en inquiéter autrement, je m'enfonçai sous la voûte d'un cloître triste et délabré; des croix noires, des inscriptions latines à demi effacées couvraient de loin en loin les murs nus, où la lune dessinait obliquement l'ombre irrégulière des arceaux écornés par le temps. Au bout de la galerie s'étendait une cour ceinte d'arcades et de pans de murailles ruinées, dont la brise soulevait par rafales la chevelure de lianes. Cette large enceinte, baignée d'une molle splendeur, était peuplée de sépultures. Tandis que je contemplais ce cimetière près duquel, il me sembla que ce tableau d'une solitude sauvage et imposante n'était pas nouveau pour moi: un souvenir confus, quoique récent, se réveilla dans mon esprit; enfin ma mémoire s'illumina, et je reconnus la magnifique décoration du troisième acte de Robert ressemblante à faire illusion. C'était venir chercher bien loin une réminiscence d'opéra; pourtant je voyais bien là à ma gauche le cloître ténébreux, les tombes éparses sous la lune blême; il n'y manquait rien, pas même le tombeau de sainte Rosalie, large pierre tumulaire située au milieu de l'enceinte, et près de laquelle un oranger, qui avait poussé entre les fentes du monument, simulait à merveille le hameau enchanté.

Sans attendre l'apparition des nonnes, je pris un escalier tournant qui me conduisit sur une terrasse, d'où l'on découvrait l'immense panorama de la ville, de le baie et des campagnes à plusieurs lieues à la ronde, déroulé sous mes pieds ainsi qu'une carte géographique. La rade brillait comme une nappe d'argent; j'y distinguai la silhouette noire des frégates immobiles à l'ancre, et du côté de la mer, en dehors, les deux corvettes, leurs flancs armés tournés contre la ville endormie, telles qu'une menace silencieuse.

Je m'assis au bord de la terrasse, au-dessus de la falaise coupée à pic, ayant d'un côté le cimetière et de l'autre Carthagène, deux sépultures en ruines. Je demeurai longtemps absorbé par la solennité mélancolique du tableau, et j'oubliai marche des heures. Des voix s'élevant confusément au-dessous de moi attirèrent mon attention. Tout à coup, à mon inexprimable surprise, une belle voix de basse-taille entonna la terrible évocation de Robert;

Nonnes qui reposez sous cette froide pierre.

qui fit retentir les échos de manière à troubler réellement dans leur sommeil éternel les révérends pères couchés sous les dalles du monastère.

Ce chant, la coïncidence merveilleuse des idées, dans ce lieu, à une telle heure, bouleversèrent mon esprit au point que je me demandai un instant si je rêvais. Je me levai et j'aperçus dans la cour trois hommes, qu'à leur uniforme et à leurs casquettes de marins, je reconnus sur-le-champ pour des officiers de la division; tout s'expliqua.

En me voyant, un d'eux m'adressa la parole en un jargon moitié italien moitié français, pour me demander par où il fallait prendre pour monter à la terrasse, il ne se doutait guère qu'il parlait à un compatriote.

«Tournez à gauche, et vous trouverez l'escalier, répondis-je dans l'idiome national.

Ce fut le tour de ces messieurs d'être stupéfaits. La surprise générale se résuma enfin en un immense éclat de rire, auquel je me joignis de bon cœur. Les saints échos profanés en gémirent longtemps.