Pour achever cette peinture de la société européenne dans l'Inde, M. de Warren consacre une partie du chapitre suivant au clergé et au commerce; puis il examine l'organisation de la société indienne, extrêmement multiple dans ses détails, mais présentant deux éléments principaux parfaitement distincts dans leur origine, leur essence et leurs composés, les éléments hindou et musulman, que deux religions différentes qui se repoussent sur tous les points séparent comme par on abîme.

Ces études préliminaires achevées, M. de Warren se demande quelle est la position de l'Inde sous le rapport de la prospérité matérielle et positive; si elle a ou non à regretter les gouvernements divers, alfghans et mogols, qui ont précédé celui des Anglais; si elle a l'espoir d'une amélioration quelconque dans l'avenir? Ces questions posées, M. de Warren réfute l'assertion singulièrement légère et hasardée de M. de Jancigny, que des peuples de l'Hindoustan jouissent aujourd'hui de plus d'indépendance relative, de repos, d'aisance et de bonheur qu'ils n'en avaient eu en partage pendant dix siècles.--«L'Angleterre, dit-il, a trouvé moyen d'épuiser tous les trésors de l'Inde sans en employer la moindre fraction au profit et au bonheur matériel des peuples qu'elle a conquis: comme le vampire fabuleux, elle aura bientôt tout absorbé, et il ne restera plus qu'un peuple de serfs jouissant d'une liberté nominale annulée par le besoin et n'ayant d'autre alternative que de travailler pour le profit exclusif de ses maîtres.»

L'Inde n'a donc, dans l'opinion de M. de Warren aucun espoir d'amélioration dans l'avenir; sa position doit nécessairement et fatalement empirer. Comme l'a dit Montgomery Martin, elle peut être comparée à celle d'un individu qui serait prive de nourriture et auquel on retirerait journellement du sang par des saignées. Que doit-il attendre? l'atrophie, les convulsions, la mort! «On nous dira, s'écrie M. de Warren, que le jour viendra peut-être où l'Angleterre sera plus juste et entendra mieux ses véritables intérêts. Non, parce qu'elle est sur une pente fatale; son industrie a pris un développement effrayant qu'elle ne peut plus arrêter, et, à mesure que ses débouchés s'engorgent, son égoïsme lui fait cherchera à étouffer, à dévorer toutes les industries rivales. Elle est vis-à-vis de l'Inde comme le vautour de Prométhée, avec cette différence que son appétit ne fera que s'accroître, et que les entrailles du Prométhée indien ne renaîtront plus.»

L'Angleterre a-t-elle du moins bien mérité des peuples de l'Inde pour leur amélioration morale, pour les progrès de l'intelligence, des lumières, du christianisme? A-t-elle répandu dans l'Hindoustan quelques-uns des avantagés de la civilisation moderne? A-t-elle fait le premier pas dans cette voie? «A ces questions, dit M. de Warren, c'est encore par la négative qu'il faudra répondre. Peut-être la tâche n'était-elle pas aisée; mais l'a-t-on franchement entreprise? A-t-on pensé à autre chose qu'à exploiter? S'il est un fait constaté et généralement reconnu, c'est que la civilisation, dans l'Inde, n'a pas fait un pas depuis les temps d'Alexandre jusqu'à nos jours. Le sabre prosélytique des musulmans et la douce lumière des doctrines du christianisme n'ont pu ni briser ni pénétrer l'édifice roide et escarpé des institutions hindoues: croyances religieuses, mœurs, usages, habillements, culture, tout est resté immuable comme les temples d'Ellora, taillés dans ses montagnes de granit.»

Passant alors rapidement sur l'état actuel des religions de l'Inde, M. de Warren s'adresse une quatrième question: «Sur quelles bases l'empire britannique indien est-il établi? N'a-t-il rien à craindre en fait de révolutions de l'intérieur? Est-il de nature à résister à une agression étrangère?» Ces questions lui semblent résolues par les chapitres précédents. La base le pouvoir anglais n'est pas dans l'amour des peuples, elle est dans la crainte. L'Angleterre n'a évidemment rien à redouter de ses sujets de l'Inde tant qu'ils seront livrés à eux-mêmes; mais les choses changeraient de face si elle était attaquée par une autre puissance européenne. Dans l'opinion de M. de Warren, du jour où une armée égale à celle dont elle pourra disposer au point de contact se présentera pour la combattre sur les rives de l'Indus, l'heure de sa destinée aura sonné. Au lieu de s'appuyer sur le pays, elle le sentira se dérober sous elle, et, entraînée par son propre poids, elle s'écroulera aux pieds de son ennemi, tout surpris lui-même de cette chute soudaine. A l'appui de cette allégation, que nous ne pouvons discuter ici. M. de Warren trace un plan de campagne à la Russie; il lui prédit la victoire, et il déclaré solennellement que le moment est venu où, si elle comprend sa destinée, elle marchera d'un pas ferme et sans plus hésiter vers le but que le ciel lui a marqué. «La France seule, dit-il, pourrait s'opposer à cette conquête, mais la France y consentira...» à certaines conditions qu'il nous est interdit d'énumérer ici.

M. de Warren termine ainsi sa conclusion: «Magnifique et glorieuse Angleterre, ma belle et bonne France, je vous ai adressé à l'une et à l'autre de dures vérités; je vous ai pourtant bien sincèrement aimées l'une et l'autre. Si mon cœur s'est momentanément refroidi pour ma bienfaitrice, c'est que j'ai ressenti au plus profond de mon âme l'atteinte portée à l'honneur de mon pays, son amitié, sa confiance outragée. Ce n'est pas pourtant dans une intention hostile à l'Angleterre que j'ai lancé cet écrit sur le flot orageux de l'opinion publique; j'ai voulu, au contraire, en lui dévoilant la vérité sur toutes les questions de l'Inde, en ne lui offrant que la vérité, mais toute la vérité, lui ouvrir les yeux sur l'étendue du danger qu'elle a bravé, qu'elle brave encore, dissiper le nuage que l'encens national élève sans cesse autour d'elle, et qui l'a si récemment égarée jusqu'aux bords de l'abîme. Je voudrais la forcer, en l'effrayant, à se jeter dans les bras de la France, et enchaîner désormais leurs destinées. Le ciel m'est témoin que tel a été mon seul but, le but d'un cœur reconnaissant, qui, après le bonheur de la France, ne desire rien tant que celui de sa noble rivale.»

Tel est ce livre, plein de faits nouveaux et curieux, d'observations profondes, d'idées plus ou moins contestables. Ce n'est pas un ouvrage sans défaut. Bien qu'on reconnaisse aisément qu'il a tout récemment déposé le sabre pour la plume, M. de Warren écrit souvent des pages remarquables, surtout pur la verve et l'esprit. Nous lui reprocherons, outre certaines fautes de style, un peu de désordre et des répétitions; peut-être aussi cite-t-il trop souvent Jacquemont et l'Oriental Acoual, toutefois ses qualités surpassent de beaucoup ses défauts. Il nous est difficile, on le conçoit, d'apprécier la valeur de tous les matériaux dont il s'est servi pour appuyer et corroborer ses opinions personnelles; mais, s'il s'est trompé, c'est involontairement. Après avoir lu son ouvrage, personne ne l'accusera ni d'exagération ni de mensonge. Le nom, la position et la loyauté de son auteur justifient donc, autant que la nature du sujet lui-même, le grand et légitimé succès que l'Inde anglaise a obtenu depuis sa publication. C'est un des livres de voyage et de politique les plus importants que ces dernières années aient vu paraître. Que M de Warren nous pardonne donc si nous venons un peu tard mêler nos faibles éloges aux félicitations unanimes que la presse et les revues françaises lui adressent depuis plus de deux mois.

Polyanthea archéologique, ou Curiosités, raretés, bizarreries et singularités de l'histoire religieuse, civile, industrielle, artistique et littéraire dans l'antiquité, le moyen âge et les temps modernes; recueillis sur les monuments de tout genre et de tout âge, et publiés par T. de Jolimont. Paris, l'auteur, rue Boucherat, 34.--Histoire des Oeufs; Oeufs de Pâques.--De l'usage de saluer ceux qui éternuent et de leur adresser des souhaits.--Bibliothèque de poche.

M. de Jolimont publie une suite de petits opuscules dont le titre ci-dessus indique le sujet. Les deux que nous annonçons particulièrement aujourd'hui, l'Histoire des Oeufs de Pâques, et De l'usage de saluer ceux qui éternuent, contiennent des recherches intéressantes et peu connues. Nous avons annoncé déjà, de la même collection, la Monologie du mois d'Avril,--jeux populaires du poisson d'avril. Les curieux peuvent satisfaire, par la lecture de ces opuscules, un besoin naturel de remonter à l'origine de ces usage» singuliers, devenus pour la plupart des contemporains une bizarrerie inexplicable dans l'histoire des mœurs. L'idée qui a inspiré les opuscules de M. de Jolimont n'est pas nouvelle, et il existe déjà des écrits sur toutes ces questions. Ce qui eût été plus nouveau, c'est de les réunir en les abrégeant et d'en former un corps. Nous savons que ce projet existe, et l'Illustration a déjà annoncé une Bibliothèque de poche en dix volumes in-18, dont le sommaire embrasse la totalité des recherches de M. de Jolimont et va bien au delà. Le prospectus de la Bibliothèque de poche se termine par la nomenclature suivante:

«Nous comprendrons en dix volumes du format de ce prospectus les Variétés curieuses que nous annonçons, classées sous les titres suivants: