On compte aujourd'hui deux cent vingt royaumes, principautés et fiefs principaux, dépendants ou tributaires de la Compagnie, sans y comprendre une infinité de petits princes ou chefs secondaires liés par des traités plus ou moins directs avec le gouvernement suprême de l'Inde anglaise. Ils composent une fédération dont ce gouvernement est le chef, et dont les conditions sont celles-ci: protection effective d'un côté, déférence et soumission formelle de l'autre; l'arbitrage du suzerain est accepté comme définitif dans toutes les questions qui peuvent s'élever entre les vassaux. Les États de quelque importance entretiennent à leurs frais des forces subsidiaires, ou des contingents commandés par des officiers européens. Les petites principautés sont simplement tenues de payer un tribut, ou, si elles sont trop pauvres pour offrir une redevance annuelle en échangé de la protection qui leur est accordée, elles s'engagent au moins, en cas de guerre, à se lever en masse à la première réquisition.
Les princes qui vivent aujourd'hui sous la protection ou sous la dépendance de la compagnie peuvent se diviser en quatre grandes classes:
1º Princes indépendants dans l'administration intérieure de leurs États, mais non dans le sens politique;
2º Princes dont les États sont gouvernés par un ministre choisi par le gouvernement anglais, et placés sous la protection immédiate du représentant ou agent de ce gouvernement, qui résidé à la cour du souverain nominal;
3º Princes dont les États sont gouvernés en leur nom par le résident anglais lui-même et les agents de son choix;
4º Princes dépossédés et pensionnés, mais conservant encore les prérogatives de la caste et du rang, traités avec la considération et les courtoisies indiquées par les usages du pays; inviolables dans leurs personnes et affranchis de la juridiction des cours, excepté en matière politique. Le gouvernement suprême se reserve pourtant le droit de les priver de leur liberté ou de suspendre leurs pensions quand des raisons d'État, fondées sur des intrigues dévoilées ou une malveillance suffisamment apparente, réclament l'adoption de ces mesures de rigueur.
Ou trouve dans les définitions diverses de ces quatre classes, la progression décroissante suivie par chaque chef d'État qui accepte la protection de l'Angleterre, le sacrifice de l'indépendance politique est suivi tôt ou tard de celui de l'indépendance administrative et personnelle. Tout en ne négligeant rien pour préparer ces différentes transitions, le gouvernement suprême agit toujours avec sa lenteur et sa circonspection accoutumées; il ne hâte leur succession ou leur consommation finale que quand il est certain d'y trouver son avantage, C'est généralement dans la seconde et la troisième classe que les États vassaux fournissent le plus abondamment à la cupidité du suzerain. Ce sont des mines d'or en exploitation. Le chef protégé est alors le bouc expiatoire sur lequel retombe toute la haine du peuple, dont la substance s'écoute réellement dans le trésor de la compagnie.
M. de Warren passe donc successivement en revue ces quatre classes, et il voit, dit-il, se développer devant lui un tableau qui rivalise avec les plus grandioses et les plus sublimes de l'histoire romaine, jamais la reine du monde ancien n'attela plus de peuples et de souverains à son char de triomphe.
A ce curieux tableau succède un chapitre intitulé statistique générale de l'Inde. Selon les calculs de M. de Warren, exacts dans certaines parties et approximatifs dans d'autres, le chiffre total des populations comprises entre les limites naturelles de l'Hindoustan, c'est-à-dire l'Indus, l'Hymalaya, l'Océan et les montagnes d'Arracan, serait approximativement et au maximum de 158 millions.
Malgré le peu d'énergie de ces 158 millions d'esclaves, et leurs vieilles haines politiques et religieuses, la stabilité de l'ordre de choses introduit par la domination anglaise doit être attribuée surtout à la présence d'une armée, dont l'organisation actuelle, parfaite à beaucoup d'égards, est le résultat d'une longue expérience et d'études approfondies sur le caractère des indigènes et les exigences du service. Dans son chapitre suivant, qui a pour titre: Système militaire, M. de Warren complète les renseignements qu'il avait déjà donnés durant le cours de ses mémoires, sur le nombre, l'organisation et la qualité de l'armée anglo-indienne.