De l'Administration des Postes
et de la Réforme postale.

L'administration des postes offre dans son organisation et son mouvement une des plus intéressantes études de la machine administrative de la France. Les services que rend chaque jour cette administration, déjà bien grands sans doute, seraient augmentés dans une proportion incalculable, et offriraient aux affaires et aux relations privées un accroissement considérable d'avantages et de facilités, si la France se décidait enfin à entrer dans la voie, où l'ont précédée, non pas seulement l'Angleterre, mais des puissances secondaires et des nations que notre amour-propre national nous fait regarder comme à demi barbares. De l'autre côté de la Manche, nous voyons ouvrir une souscription en l'honneur et au profit de l'homme qui a eu le premier et qui a su faire prévaloir l'idée de la réforme postale, qui créa un journal pour en démontrer l'utilité; et cette souscription à dix centimes va lui constituer une magnifique fortune. Pour nous, nous regardons faire, nous discutons, et ce n'est que quand les autres nations, par cette importante amélioration et par toutes celles dont elles nous donnent l'exemple, auront imprimé tout son essor à leur industrie, que nous nous déciderons peut-être à prendre un parti qui ne nous offrira plus alors d'aussi complets avantages, parce que nos concurrents auront pour eux et contre nous toute l'avance que le temps leur aura assurée.

Prendra-t-on enfin cette année un parti pour les chemins de fer? Sans être sceptiques, nombre de gens en doutent encore. En prendra-t-on un pour la réforme postale? Une proposition qui pourrait être améliorée a été prise en considération par la chambre des députés, néanmoins personne ne se flatte de la voir aboutir. Qui peut donc s'y opposer? L'apathie, les habitudes prises, la crainte d'une réorganisation et de ses fatigues, intérêt privé, voilà les causes véritables, mais que l'on tait;--l'intérêt du trésor, voilà la cause sans fondement, mais que l'on donne.

En 1839, le nombre total des lettres dans ta royaume-uni de la Grande-Bretagne et dans ses colonies était de 75,000,000. Malgré l'augmentation des affaires commerciales et de la population, il était, sinon dans cette dernière aimée, du moins dans la période d'un certain nombre des années précédentes, demeure stationnaire. On pouvait attribuer cette absence de progrès, qui équivalait, au milieu du mouvement des affaires, à une véritable décroissance, à la fraude presque toujours innocente et personnellement désintéressée que commettent les voyageurs, dont le nombre, grâce aux chemin de fer, s'était considérablement accru. La taxe d'une lettre était graduée en Angleterre de 20 c. à 1 fr. 40 c. La moyenne était d'environ 90 centimes. On comprend qu'il y avait quelque intérêt à éviter un droit aussi élevé.

M. Rowland-Hill n'hésita pas à penser que la substitution d'un droit fixe à un droit variable et progressif, qu'un abaissement considérable de la taxe, en même temps qu'ils simplifieraient essentiellement le service, qu'ils redonneraient la comptabilité à une sorte de compagnie, et qu'ils augmenteraient les distributions, auraient aussi pour inévitable effet d'augmenter le nombre des lettres par une progression sensible et rapide; et que les recettes, après avoir, sans nul doute, subi une dépression considérable, se relèveraient successivement et arriveraient sans beaucoup attendre, à rendre le même chiffre au budget, ce dernier résultat obtenu resteront en bénéfices tout le produit de l'augmentation considérable des transactions commerciales et profitable pour l'État auxquelles aurait nécessairement donné lieu un énorme accroissement de correspondance.

Le chiffre de 10 centimes fut adopté. Nous croyons savoir que M. Rowland-Hill le trouvait trop bas; mais cette réduction radicale fut défendue par des personnages influents que M. Rowland-Hill avait convertis à son système, et qui l'avaient adopté avec tant de chaleur qu'ils étaient portés à le pousser plus loin même que ne le demandait l'auteur. Ainsi, moyennant 10 centimes, un lettre va de Londres dans les possessions de l'Inde ou au comptoir de Chine et vice versa.

En 1840, première année de l'abaissement de la taxe, au lieu des 75,000,000 de lettres distribuées en 1839, sous le régime précédent, on en compta immédiatement plus du double:

en 1840. . . . . . 168,000,000
en 1841. . . . . . 196,500,000
en 1842. . . . . . 208,500,000
en 1843. . . . . . 228,500,000

Ce qui est remarquable, 'est que cette progression suit exactement, année par année, la marche ascendante et successive qu'avait prévue M. Rowland-Hill.--On comprend que malgré l'augmentation des lettres, dont le nombre se trouve aujourd'hui plus que triplé, il y a une différence fort sensible encore entre le produit d'une taxe de 10 cent., et celui d'une taxe de 90. Mais là également les prévisions et les calculs de M. Rowland-Hill se trouvent complètement confirmés par les faits. Il y a donc confiance à avoir dans la série de ses hypothèses; et le jour qu'il a prévu et annoncé ne se passera probablement pas sans que l'équilibre des chiffres ait été rétabli.

En France, la moyenne de la taxe des lettres est de 45 centimes; celle-ci varie de 20 centimes à 1 franc 20 centimes, laissant de côté les lettres de commune à commune dans le ressort du même bureau, taxées à 10 centimes, et les lettres de Paris pour Paris, taxées à 15 centimes--. Souvent il faut y ajouter le décime rural droit fixe de 10 centimes, quelque soit le chiffre du port principal.--Le tarif actuel pour le transport de lettres est calculé pour onze zones successives. Jusqu'à 40 kilomètres, les lettres au-dessous du poids de 7 grammes et demi paient 2 décimes; de 40 à 80 kilomètres, 3 décimes; de 80 à 150 kilomètres, 4 décimes, et ainsi de suite. Au-dessus de 200 kilomètres, la taxe est de 12 décimes.--Quant au poids, la lettre au dessous de 7 grammes et demi paie port simple; de 7 grammes et demi à 10 exclusivement, une fois et demi le port; de 10 grammes jusqu'à 15, deux fois le port; de 15 à 20 grammes, deux fois et demie le port, et ainsi de suite, en procédant par une augmentation d'un demi-port par chaque excédant de 5 grammes. La conséquence de ce système est d'exclure de la circulation, par la poste du moins, les lettres lourdes, pour une distance un peu considérable.