Au point de vue de la répartition de l'impôt, la justice est violée par la taxe actuelle, par toute taxe progressive. On a dit qu'il était juste qu'une lettre payât en raison des frais que son transport occasionnait: eh bien! nous déclarons que la taxe qui existe aujourd'hui n'a point ce prix, en quelque sorte, de revient pour base, et qu'il serait impossible, quintuplât-on le personnel de l'administration des postes, d'arriver jamais à une appréciation de ce genre, sans avoir à changer le lendemain le prix qu'on aurait fixé la veille, et qui se trouverait modifié par une adjudication de tel ou tel service de transport faite à un prix plus élevé ou plus bas que précédemment. Les zones établies par l'administration à l'aide d'un compas promené sur la carte sont une base détestable pour des calculs auxquels on n'en pourra jamais donner une bonne. Vous avez d'abord ainsi des distances à vol d'oiseau qui ne vous font pas tenir compte des courbes sans nombre qui sont décrites pour se rendre, par les roules royales, d'un point à un autre. Et puis, que prouvent vos distances? est-ce que les plus éloignées ne contient pas souvent moins à desservir que des points très-rapprochés? est-ce que Marseille, qui donne en droits de postes 1,161,000 fr. à l'État, ne lui coûte pas en réalité moins que le département de l'Aube, qui ne produit, que 235,000 fr.? Vous avez en France 1,800 entreprises de dépêches: ne sont-elles pas toutes à des prix inégaux pour les mêmes distances, parce que ces prix sont calculés sur les relations commerciales, sur le nombre des voyageurs? Est-ce que vous n'avez pas, pour aller à Brie-Comte-Robert, à six lieues de Paris, un service de dépêches qui vous est si onéreux que si vous taxiez le petit nombre de lettres qu'il transporte en raison de la dépense à laquelle elles vous entraînent, le droit à payer pour elles serait à coup sûr beaucoup plus élevé que la taxe que vous devriez, en prenant là même base, fixer pour les dépêches d'Orléans et de Rouen? Votre base est donc mauvaise: mais nous vous le reprochons sans amertume, parce que nous reconnaissons qu'il ne peut pas y en avoir une bonne. Dans le port que paie une lettre, moins d'un sixième assurément peut être regardé comme lui étant imposé pour sa dépense propre. Tout le surplus est destiné à faire face aux dépenses du personnel général, des paquebots, au transport de la correspondance administrative, qui est pour plus des trois cinquièmes dans la chargement des malles-postes. Or, est-il juste de payer plus pour être administré à Marseille qu'à Chartres? Et, dans notre système de centralisation administrative, judiciaire, qui rend tous les régnicoles justiciables de la cour de cassation, du conseil d'État, comme en une autre occasion l'a fait observer M. le ministre des finances lui-même, est-il équitable que les frais d'un procès soient rendus plus considérables parce que le plaideur sera plus distant du centre auquel notre organisation a tout ramené?

Mais arrivons à la question fiscale. La perte, dit-on, que le trésor va avoir immédiatement à subir est évidente, est facilement calculable, tandis que la compensation que vous lui promettez est incertaine et douteuse; or, en regard de cette compensation que vous ne sauriez chiffrer, doit être portée cette diminution de produits que M. de Saint-Priest convient devoir être de 8 à 9 millions, et que M. le ministre des finances, lui, estime à 12.--Il faut commencer par dégager la question de ses accessoires. On est d'abord porté à penser qu'un accroissement considérable dans le nombre des lettres va amener une augmentation correspondante dans le personnel et dans le matériel roulant de l'administration des postes, et par conséquent engendrer des frais nouveaux; il n'en est rien. Les lettres taxées entrent pour fort peu dans le chargement des malles, et elles seraient quadruplées qu'il y aurait tout au plus à restreindre les transports de complaisance qui y sont aujourd'hui autorisés. Quant au personnel des directions, s'il subissait un mouvement, ce serait plutôt pour être réduit que pour être accru. Qu'on se rende bien compte de la simplification de la besogne et des opérations. Supposons une taxe fixe de 20 cent, avec tolérance de 10 grammes. Plus d'employés à la taxation des lettres; un affranchissement presque général et opéré presque constamment, à l'avance, sans le concours d'employés, à l'aide de petites vignettes imprimées que l'administration ferait vendre dans ses bureaux et qu'on achèterait comme on achète du papier timbré, par provision et pour les besoins à venir; moins de comptables, puisque les opérations seraient presque toutes réduites à une simple numération; moins de facteurs, car ceux-ci n'ayant presque plus de comptes à faire avec les destinataires, dont les lettres seraient, pour la plupart, affranchies, pourraient procéder avec beaucoup plus de rapidité à leur distribution.

L'augmentation porterait donc uniquement sur le nombre des lettres. Mais elle est incertaine, nous dit-on, et si vous descendez à 20 centimes la taxe de chaque lettre, dont la moyenne est aujourd'hui de 45, il vous faudra arriver à un nombre une fois et un quart plus considérable pour que le budget ne soit pas en perte.--Ceci est très-vrai, mais ce qui ne nous le paraît pas moins, c'est qu'en bien peu de temps cet équilibre sera rétabli, et que, bientôt après, le budget des recettes y trouvera son profit, non pas seulement par les transactions de toute espèce qui se convertissent pour lui en droits à percevoir et auxquelles une correspondance commerciale plus active donnera lieu, mais par l'augmentation même du produit des postes. Que se passe-t-il en effet aujourd'hui? Une distance de vingt myriamètres donne 61 millions de lettres, tandis qu'une distance de cent myriamètres, c'est-à-dire une étendue qui forme les quatre cinquièmes du territoire, n'en donne que 19 millions. N'est-il pas évident que si les relations sont plus fréquentes entre les départements plus rapprochés, il faut néanmoins chercher, pour expliquer une disproportion aussi énorme, une autre cause, et qu'on la trouve doits l'élévation des tarifs? C'est, comme on l'a déjà dit, une sorte de douane prohibitive entre les départements éloignés; c'est une barrière qu'il faut abaisser.

Avec une taxe fixe et modérée, les 61 millions de lettres seront bien augmentés encore. Mais nous prédisons aux 19 millions une multiplication immédiate et énorme. Le rapport de ces deux chiffres est la plus forte preuve que cette confiance est bien fondée.--D'ailleurs l'administration estime à 50 millions le nombre des lettres qui sont portées en fraude et soustraites à la taxe; l'élévation du tarif n'en est-elle pas la seule cause, et son abaissement ne ferait-il pas rentrer la presque totalité de ces dépêches dans les boîtes des bureaux?

M. le ministre des finances, M. le directeur général des postes, se sont fait délivrer des lettres par MM. les banquiers du Lavis, attestent qu'ils écrivent aujourd'hui toutes les lettres qu'ils ont besoin d'écrire, et que la taxe serait considérablement abaissée, qu'ils n'écriraient pas une lettre de plus. Donc, a-t-on dit, les lettres commerciales entrant dans la correspondance pour près des sept huitièmes, si elles n'augmente pas, l'augmentation due aux rapports de famille sera insensible, et improductive. MM. Lacave-Laplague et Conte se sont-ils abusés ou ont-ils voulu l'être? C'est aux banquiers qu'ils se sont adressés pour avoir ce bon billet. Ne savent-il donc pas que les ports de lettres élevés sont une source de profit qui n'est pas sans importance pour quelques-uns de ces messieurs? Si dix personnes donnent chacune à tel banquier de Paris un effet à encaisser à Perpignan, celui-ci expédie les dix effets à son correspondant par une seule et même lettre, et n'en fait pas moins payer dix fois 2 fr. 20 c. pour l'allée et le retour de la correspondance. En vérité, ce jeu n'en vaudra plus la peine quand on ne pourra plus compter que des ports de 20 centimes. Les banquiers savent bien aussi que le jour où la réforme s'introduira à la poste, les conditions écrasantes pour les envois d'argent, établies à leur instigation et dans leur intérêt, seront complètement changées. Les consulter sur des abus dont ils profitent, c'est attendre d'eux une bien grande abnégation, si ce n'est pas en espérer des témoignages en faveur d'un état de choses qu'on sait bien être vicieux, mais qu'on ne se sent ni la force, ni le courage, ni même le désir de modifier. Espérons que la Chambre, qui a repoussé les conclusions du ministre, et qui a pris, malgré lui, en considération la proposition de M. de Saint-Priest, se livrera à une enquête plus sérieuse. Que le commerce de Paris, ville de fabrique, de Paris, entrepôt, que la librairie, que les négociants commissionnaires soient consultés, et nous sommes bien convaincus que tous seront unanimes à dire qu'il est de l'intérêt des affaires, comme il est de l'honneur du pays, que nous ne différions pas plus longtemps d'introduire chez nous une amélioration dont déjà ont su profiter, à des degrés différents, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la Russie, la Bavière, le grand-duché de Bade, la Sardaigne et la Lombardie.

Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70, 86, 106 et 118.)

V.

RÉVÉLATIONS.

Dix jours après ce drame mêlé de mystère, Potard faisait son entrée à Dijon, et en foulait le pavé d'un pas rêveur et mélancolique, comme un être marqué du sceau de la fatalité. En apparence, il était, rendu aux affaires; en réalité, il appartenait à des obsessions qu'il ne pouvait vaincre. Le même voile pesait toujours sur son intérieur; il avait quitté Lyon sans que rien fût éclairci; il avait dû fuir devant une trahison impénétrable et un silence obstiné. Aussi eût-il été difficile de reconnaître le joyeux troubadour dans cet homme affaissé, triste, amaigri, qui se transportait de comptoir en comptoir, de magasin en magasin, pour y faire machinalement des offres de service. Plus de verve, plus d'ardeur: Potard allait en tournée comme un vieux soldat va au feu, par devoir, mais sans élan, presque indifférent au succès ou aux revers, en proie à un découragement, incurable. Il ne savait plus prendre parti ni pour la cannelle ni pour le cacao, laissait insulter ses propres échantillons et leur abandonnait le soin de se défendre.